Sortir de la dépendance

No 58 - février / mars 2015

Hydrocarbures au Québec

Sortir de la dépendance

Que ce soit les hydrocarbures en milieu marin dans le golfe du Saint-Laurent, les gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, le pétrole de schiste sur l’île d’Anticosti, les réservoirs compacts de la Gaspésie, le déploiement des sables bitumineux par train, par bateau et par oléoduc, le Québec fait face, depuis quelques années, à une invasion sans précédent de « projets fossilisés ». Nul besoin de rappeler que ces derniers n’ont jamais fait l’objet d’une réelle consultation publique digne de ce nom. Par ailleurs, serait-ce qu’il n’y ait qu’un seul projet relevant des énergies fossiles : celui de faire du Québec un État pétrolier à l’image du Canada d’aujourd’hui ? Bien des observateurs le pensent de plus en plus…

Au-delà de cette possibilité, les risques socioéconomiques et environnementaux, eux, sont bien réels. D’où cette courageuse résistance de la société civile qui est organisée et qui tente, depuis bientôt cinq années, d’obtenir un moratoire complet sur l’ensemble de la filière des hydrocarbures dits non conventionnels. Les communautés du Québec ont le droit et le devoir de décider de leur avenir économique, énergétique et écologique. Nul gouvernement, à la solde de certains lobbys énergétiques, ne peut éviter ad vitam æternam de faire face aux citoyennes et citoyens décidés d’en finir avec cette mascarade industrielle.

Une mobilisation qui ne s’essoufflera pas

À l’heure où nous devons nous orienter vers une « décarbonisation » de nos sociétés, certains désirent poursuive avec la culture des « mauvais terreaux » ; avec la complicité de quelques-un·e·s de nos élu·e·s, en voulant faire jaillir du sol, par fracturation ou par forage en milieu marin, des hydrocarbures inexistants ou quasi inexistants. Tant de volonté et d’acharnement à vouloir développer quelque chose de profondément nocif. Résumons brièvement la « sauce brune à la provinciale » : démantèlement de la Société québécoise d’initiative pétrolière (SOQUIP) et de la division Pétrole et Gaz d’Hydro-Québec ; privatisation des droits d’exploration pour la modique somme de 10 cents l’hectare ; réveil citoyen partout le long de notre beau et grand fleuve Saint-Laurent ; multitude de consultations publiques éparses sans pour autant répondre réellement aux exigences des citoyen·ne·s ; exploration et exploitation des hydrocarbures toujours encadrées par la Loi sur les mines ; fracturation (hydraulique, propane, etc.) pour la recherche de gaz et de pétrole toujours pas interdite ; adoption du « très frileux et permissif » Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection (RPEP) balayant du même coup le Règlement dit de St-Bonaventure adopté par plus de 70 municipalités ; et finalement, les communautés n’ont encore jamais eu droit à un BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement) digne de ce nom. Un BAPE qui permettrait une analyse en profondeur des coûts en regard des bénéfices du déploiement invasif de l’ensemble de l’industrie des hydrocarbures non conventionnels provenant du sous-sol québécois, en tenant compte notamment de la notion de gestion intégrée des ressources. Malgré les défis titanesques auxquels nous sommes confrontés, nous sentons bien que la population est lasse d’accepter la privatisation des profits liés à l’exploitation de ses ressources naturelles et d’en absorber les coûts sociaux et environnementaux laissés par les entreprises extractives. Les gouvernements qui se succèdent et qui, malheureusement, se ressemblent trop souvent n’auront pas la vie si facile avec des citoyennes et citoyens de plus en plus informés et conscients des enjeux pouvant affecter sérieusement la viabilité de leur territoire.

Un déploiement bitumineux tous azimuts

En premier lieu, rappelons certains faits de la réalité pétroéconomique canadienne. La vaste majorité des hydrocarbures est de nature non conventionnelle, en l’occurrence les sables bitumineux et le pétrole de schiste. L’objectif de la politique canadienne est de doubler, voire de tripler la production des sables bitumineux d’ici 2030. Donc, l’importance de désenclaver la ressource tous azimuts est cruciale pour le gouvernement fédéral à la solde des actionnaires. Soulignons, au passage, que la vaste majorité de ceux-ci sont étrangers [1]. De plus, lorsque l’on constate qu’il existe une clause, dans le cadre de l’ALÉNA, nommée « clause de proportionnalité [2] », on comprend mieux pourquoi le Canada est si lié énergétiquement à son voisin du sud. En effet, cette clause « assure aux États-Unis, en cas de crise énergétique ou de contraction de la production canadienne, le maintien du pourcentage de livraisons dont ils ont bénéficié durant les trois années précédentes [3] ». Un pourcentage qui correspond non pas à notre production nationale d’hydrocarbures, mais à l’approvisionnement total, ce qui inclut donc nos importations en cette matière. Aussi paradoxal que cela puisse sembler, en raison de cette clause, le Canada est ainsi l’un des rares pays à avoir sacrifié sa propre politique de sécurité énergétique… La belle affaire !

Le champ est libre : « all in Cacouna »

Sans pour autant refaire l’histoire de la saga de TransCanada que certaines personnes qualifient de « belugate », il est important de souligner que le seul fait de vouloir implanter un terminal pétrolier en plein cœur de la pouponnière des bélugas – ce qui n’aura vraisemblablement pas lieu [4] – et à deux pas du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent en dit long sur la profonde influence des lobbys pétroliers sur nos représentant·e·s politiques. Par ailleurs, il faut mentionner que la compagnie a tenté d’implanter son installation portuaire à Lévis, mais la ville a décliné l’offre. Peu importe l’endroit choisi le long du fleuve, on peut supposer que la compagnie pipelinière a misé le tout pour le tout en se disant que, à la suite des lois mammouths du gouvernement Harper (lois omnibus C-38 et C-45), ce serait relativement facile et qu’il n’y aurait pas trop d’embûches… Rappelons également que tous les projets liés aux sables bitumineux – le projet Énergie Est de TransCanada, le projet d’inversion de la ligne 9b de la compagnie Enbridge, le projet Chaleur Terminals à Belle Dune, le terminal ferroviaire à Sorel et, indirectement, le projet de cimenterie à Port-Daniel alimentée au coke de pétrole – qui se multiplient à vitesse folle à l’intérieur de ce qui reste de « La Belle Province » se situent essentiellement au sein de l’écoumène principal du Québec, c’est-à-dire les rives du Saint-Laurent. De porteurs d’eau à porteurs de pétrole ? Non merci ! Utilisons notre « syndrome du castor » à bon escient : barrons la route à l’expansion des sables bitumineux !

Libérons-nous de notre pétrodépendance : le Québec, un leader malgré tout

Pourquoi est-il si important pour le Québec de se libérer de sa dépendance aux combustibles fossiles autre que pour des raisons écologiques, sociales et économiques ? Parce que nous le pouvons ! Nous sommes privilégié·e·s en tant qu’État en raison de notre immense potentiel en énergie renouvelable. En effet, il est possible que le Québec puisse s’affranchir de sa dépendance aux énergies fossiles, et ce, dans un avenir proche, sans que nous soyons obligés d’exploiter les énergies du passé. Pourquoi et comment ? Parce que nous sommes déjà en avance par rapport aux autres États du monde quant à la transition vers une économie basée sur les énergies renouvelables. Le Québec possède un bilan énergétique très enviable. En effet, environ 50 % de ce bilan est d’origine renouvelable (40 % en hydroélectricité et 8 % en biomasse). Notre consommation en hydrocarbures se chiffre approximativement à 14 milliards $ par année. Environ 70 % de notre consommation en combustible fossile va dans le secteur des transports. Si on veut baisser cette facture de 14 milliards, ce n’est pas en exploitant nos ressources fossiles non conventionnelles et en devenant des porteurs de pétrole des sables bitumineux, c’est plutôt en réduisant ce pourcentage. Imaginez que l’on puisse le réduire de 50 % en électrifiant une partie de nos transports grâce, entre autres, à un projet révolutionnaire comme le monorail suspendu électrique de l’inventeur Pierre Couture. On pourrait épargner, disons, quelques milliards de dollars par année. Par le fait même, on pourrait peut-être bien passer d’une facture de 14 milliards à 9 ou 10 milliards par année. Ce serait déjà un énorme pas dans la bonne direction ! De plus, rappelons que nous sommes en situation de surplus énergétique jusqu’en 2023 [5]. Selon les estimations du physicien Pierre Langlois, nous pourrions électrifier 40 % du parc automobile québécois avec ces surplus [6].

Les pays riches de demain seront les pays les moins dépendants des hydrocarbures. Même si on exploitait nos hydrocarbures non con­ventionnels, les gens ne paieraient pas moins cher l’essence à la pompe et ce pétrole ou ce gaz serait exporté sur les marchés internationaux sans que l’on puisse véritablement contrôler sa distribution et son prix. Le Québec ne doit pas régresser, il doit avancer dans la bonne direction et cette direction ne se trouve pas dans les énergies fossiles. Un important chapitre de l’histoire du Québec se joue présentement. Resterons-nous assis en attendant gentiment les directives de l’Office national de l’énergie ou de quelque gouvernement réactionnaire ou allons-nous réveiller cette fameuse bête féroce de l’espoir qui sommeille en nous ? À nous d’en décider !


[1Forest Ethics Advocacy, « Who Benefits ? An Investigation of Foreign Investment in the Tar Sands », 2012. En ligne sur <http://www.forestethics.org/> .

[2Centre canadien de politiques alternatives, « Pénurie ou pas, le Canada est tenu de maintenir ses exportations de gaz naturel et de pétrole vers les États-Unis », 28 mai 2008. En ligne sur <https://www.policyalternatives.ca/> .

[3Louis-Gilles Francoeur, « Le Canada, colonie énergétique des États-Unis », Le Devoir, 30 mai 2008.

[4Guillaume Bourgault-Côté, « La porte se referme à Cacouna », Le Devoir, 3 décembre 2014.

[5Hydro-Québec, « Bilan des activités en 2013 », en ligne : <http://www.hydroquebec.com/developp...> .

[6Pierre Langlois, « Rouler sans pétrole c’est possible ! », en ligne : <http://tinyurl.com/mghwhbj> [PDF], 8 décembre 2014.

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