Ode à la grogne populaire

No 58 - février / mars 2015

Comités Printemps 2015

Ode à la grogne populaire

Si les mesures d’austérité du gouvernement libéral actuel semblent nous arriver comme un coup de poing au ventre, elles s’inscrivent pourtant dans un vent idéologique qui est loin d’être nouveau.

Depuis la fin des années 1970, le néolibéralisme imprègne les gouvernements successifs dans la plupart des démocraties avancées d’une idéologie du portefeuille qui travaille à désengager l’État de ses responsabilités sociales pour prioriser l’entreprise privée. Un peu partout, l’austérité s’inscrit dans un mouvement de compressions du secteur public et de privatisations des services essentiels. Au Québec, le gouvernement de René Lévesque lançait le bal avec le budget de Jacques Parizeau, déposé le 10 mars 1981, qui comportait de vastes compressions d’un milliard de dollars dans le secteur public. Dans les années 1995-1997, Lucien Bouchard se met à marteler l’objectif du déficit zéro. Sous le gouvernement Charest, nous voyons naître le Plan Nord et les coupes continuent de s’accentuer sévèrement. Avec Couillard, nous assistons à une continuation plutôt prévisible du projet néolibéral au Québec. Parallèlement, il y a présentement une invasion totale de nos territoires par les compagnies pétrolières, que l’État, obsédé par l’ouverture du marché aux firmes multinationales, accueille à bras ouverts. Au bout du compte, le calcul est simple : appauvrir massivement la population, pour ensuite imposer des « solutions miracles » qui passent par le saccage environnemental et avantagent les grandes entreprises.

Nous constatons que derrière ces politiques se cache une volonté antidémocratique de dépolitiser les débats sociaux, en les réduisant à un discours économique. Nous disons que la population générale est lasse de se faire enfoncer dans la gorge des politiques qui vont à l’encontre de son intérêt général. La société n’a d’autre choix que de se lever contre un autre gouvernement auto­ritaire et paternaliste, et doit entreprendre dès maintenant une marche résolue contre ces politiques d’austérité et d’extractivisme si elle veut espérer un avenir viable. Nous croyons que ce printemps, alors que se renégocieront plusieurs conventions collectives importantes au Québec, représente un momentum important à saisir. En ralliant les milieux travailleurs, étudiants et populaires, nous aurons l’occasion tous et toutes ensemble d’établir un rapport de force puissant contre le gouvernement Couillard. Les Comités Printemps 2015 aspirent à servir de porte-voix et de base unificatrice au mouvement social en marche.

Rameuter pour contourner les structures traditionnelles

La volonté première est de créer un espace combatif large, permettant à tous et toutes de se réunir et de s’organiser pour une solide escalade des moyens de pression. Nous observons que de nombreux travailleurs et travailleuses syn­diqué·e·s et plusieurs syndicats locaux, quels que soient leurs secteurs d’activités, sont habité·e·s d’un vif désir de passer à l’action. Toutefois, force est d’admettre que le Code du travail québécois a imposé d’immenses limitations à l’élaboration d’une lutte politique émanant des bases syndicales traditionnelles. Entre l’interdiction de faire grève pendant toute la durée des conventions collectives, les injonctions qui les encadrent, la loi sur les services essentiels et l’efficacité des méthodes de répression gouvernementale avec les lois spéciales, les dés semblent pipés d’avance. Devant cette conjoncture paralysante, nous croyons que les leçons du syndicalisme de combat, de la démo­cratie directe et des rassemblements populaires pourraient permettre de contourner l’intimidation étatique. C’est en créant nos propres lieux de rassemblement, de partage d’information et d’orga­nisation que nous arriverons à tisser un dialogue social puissant en mesure de s’opposer au discours gouvernemental.

Les Comités Printemps 2015 misent sur une structure parfaitement horizontale et autonome, s’organisant autour des principes de la démocratie directe : au sein du mouvement, quelle que soit son implication individuelle, tous et toutes parlent et agissent en leur nom propre. La formule semble efficace. Depuis le mois de septembre, de nombreux Comités Printemps 2015 sont apparus un peu partout sur le territoire québécois. À Montréal seulement, on compte un comité femmes, un comité environnement, un comité bien-être collectif, un comité histoire, etc. Le comité large, pour sa part, a pour fonction de permettre une coordination entre ces différentes instances autonomes, tout en fournissant un espace de rassemblement et de discussions ouvert à tous et toutes [1].

Un élan solidaire pour le bien commun

Rejetant toute affiliation politique partisane, nous choisissons une structure libre qui permet de favoriser la multiplication des discours et d’encourager la diversité du mouvement. Né d’un désir de solidarité, le mouvement se veut conséquemment en opposition avec toute forme d’oppression. Ce sont les couches les plus vulnérables et sous-représentées de la société qui subiront de plein fouet les coupes dans les services publics et les conséquences de l’exploitation irresponsable de notre environnement, à commencer par les femmes, les populations autochtones, les communautés racisées, les sans-emploi et les sans-abri. Il est donc nécessaire, pour lutter d’un front commun contre les politiques qui nous nuisent collectivement, de mener un combat parallèle contre le racisme, le colonialisme, le sexisme, l’exclusion sociale et toute autre forme de discrimination et d’oppression. Nous nous donnons ainsi les moyens de dépasser nos divergences politiques et nos appartenances multiples, en abattant les obstacles à l’unité sociale. C’est dans l’espoir d’une société plus égalitaire où l’autonomie et la différence seront reconnues et célébrées que nous voulons regagner nos lieux communs. C’est dans un arrangement disparate, coloré et vibrant de grogne solidaire que nous arriverons ensemble à reprendre nos rues, réclamer nos droits, faire entendre nos voix. Transperçons nos frontières et ensemble, fabriquons demain.


[1Les auteures de cet article agissant à Montréal, il nous est malheureusement difficile de peindre un tableau fidèle du fonctionnement des multiples comités en action dans les autres régions de la province, mais nous savons qu’une mobilisation active se prépare partout au Québec.

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