Propagande et rigueur économique

No 58 - février / mars 2015

Austérité

Propagande et rigueur économique

Sommes-nous vraiment en crise financière ?

Depuis qu’il est au pouvoir, le Parti libéral tente par tous les moyens de convaincre la population du Québec que la situation financière de notre État est catastrophique. L’enjeu est crucial, puisque seule la certitude d’une crise majeure des finances publiques peut justifier des compressions aussi considérables que celles amorcées par les libéraux. Mais notre situation financière est-elle aussi dramatique qu’on ne cesse de nous le répéter ?

Le gouvernement actuel ne tente pas de démontrer avec trop d’ardeur ses problèmes économiques. Il se contente plutôt de phrases creuses, du genre « le Québec est dans une situation financière excessivement sérieuse », ce qui nécessite « des décisions qui sont courageuses, difficiles mais nécessaires », comme l’a dit une fois parmi tant d’autres Philippe Couillard à l’Assemblée nationale le 24 novembre dernier.

Ce message passe pourtant très bien auprès d’une certaine population, véhiculé régulièrement par les médias de droite et qui correspond à une logique en apparence irréfutable : nous avons trop dépensé, il est donc temps maintenant de payer. Il est étonnant tout de même que les libéraux parviennent si bien à propager ces idées alors qu’ils sont au pouvoir depuis plus de dix ans, à l’exception d’une éclipse de 18 mois. Ne devraient-ils pas plutôt être blâmés, selon leurs dires, pour une si mauvaise gestion des affaires publiques ?

Dette et déficit

Un examen sérieux nous montre que la situation économique du Québec est loin d’être aussi catastrophique qu’on le dit. Le gouvernement Couillard s’inquiète surtout d’un déficit qui ne cesserait de croître, selon lui. Pour bien alarmer la population, il a agité comme un épouvantail l’éventualité d’un déficit de 5,8 milliards de dollars pour l’année 2014-2015. Ce chiffre a été démon­té même par la très sage Radio-Canada : il se base sur des comptes pas encore terminés, des décisions pas encore prises, des dépenses pas encore contrôlées.

Le gouvernement s’est aussi appuyé sur une étude qu’il a commandée à des experts, Luc Godbout et Claude Montmarquette, lesquels ont évalué le déficit pour l’année 2014-2015 à 3,7 milliards de dollars. Ces « experts » – qui se qualifient ainsi eux-mêmes à moult reprises dans leur rapport – se sont auparavant commis avec le Parti libéral : avec Pierre Fortin et Robert Gagné, ils ont rédigé les douteux fascicules Le Québec face à ses défis qui devaient justifier la « révolution tarifaire » entreprise par le ministre des Finances du gouvernement Charest, Raymond Bachand, une révolution sérieusement mise à mal par le mouvement étudiant de 2012.

Selon les deux auteurs, la situation est tellement catastrophique… qu’ils en arrivent à la conclusion qu’il faut de nouvelles baisses d’impôt ! Avec une hausse de la taxe à la consommation, cependant, pour compenser. C’est donc offrir quatre vingt-cinq cents pour un dollar ? Pas vraiment, puisqu’on échange une mesure fiscale progressive, l’impôt, en faveur d’une mesure régressive. Au bout du compte, ce sont encore les pauvres qui, proportionnellement, paieront davantage.

En fait, le ministère des Finances propose le chiffre le plus fiable pour évaluer le déficit, soit 1 milliard de dollars, ce qui équivaut à 0,25 % du PIB. Aucune raison de s’inquiéter pour un montant somme toute peu élevé, et encore moins de faire souffrir d’importantes parties de la population pour régler un problème qui n’en est pas un…

Mais la dette ? Ne cesse-t-elle pas de croître de façon exponentielle ? Le discours libéral y fait en général très peu allusion, se contentant de cibler principalement le déficit. Jetons-y tout de même un coup d’œil. En 2012, Jacques Parizeau l’avait analysée et avait détaillé son travail dans deux articles parus dans Le Devoir. Selon lui, «  la dette du Québec, en pourcentage du PIB, est plus élevée que celle du Canada, mais moins que celle de la moyenne des pays de l’OCDE. Pas la peine de couper l’aide sociale pour ça. » Cette analyse avait été précédée par un travail précis allant dans le même sens par l’économiste Louis Gill [1] et a été confirmée par l’IRIS dans État de la dette du Québec 2014.

Et contrairement à ce que disent les représentants du gouvernement, la dette ne s’est pas élevée à cause de dépenses exagérées de nos gouvernements, mais de taux d’intérêt abusivement élevés pendant les années 1990, qui ont pu satisfaire, une fois de plus, la cupidité des marchés financiers, aux dépens de la population.

Se priver de revenus

Cette situation relativement confortable du Québec se produit à un moment où nos gouvernements, tant fédéral que provinciaux, se sont privés de milliards de dollars en revenus depuis plusieurs années. Le gouvernement fédéral a réduit les taux d’imposition des grandes entreprises à 15 %, le plus bas des pays du G7. Il a multiplié les accords sur la double imposition, favorisant les fuites fiscales dans les paradis fiscaux. Tout cela en diminuant ses paiements de transferts aux provinces, ce qui équivaut à une importante perte de revenus. Par des baisses d’impôts et par l’élimination de la taxe sur le capital, le gouvernement du Québec quant à lui s’est privé d’au moins 5 milliards de dollars par année depuis 2001.

On peut ainsi facilement percer à jour la stratégie de nos gouvernements : il s’agit d’abord de créer artificiellement les conditions nécessitant les politiques d’austérité ; puis alarmer la population devant une situation qui risque de devenir « hors contrôle » ; et enfin, prendre les décisions « difficiles et responsables qui s’imposent ». Sous les coups de la propagande et d’une fausse rationalité économique, le modèle québécois se sera ainsi radi­calement transformé.


[1Louis Gill, L’heure juste sur la dette du Québec, Montréal, 2010. Disponible notamment ici.

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