Alma, ville de combat !

No 58 - février / mars 2015

Travail

Alma, ville de combat !

Telle devrait devenir la devise de cette ville créative de 30 000 âmes jeannoises. Au cours des années, elle a été le théâtre de nombreux conflits et de luttes qui ont forgé son histoire. La ville d’Alma est constituée de deux pôles industriels : Rio Tinto Alcan (RTA) depuis 1943 et Produits forestiers Résolu (initialement Price) depuis 1925.

À elles seules, ces usines ont mis en scène de nombreux conflits de travail qui ont marqué ses citoyen·ne·s. En conséquence, il serait ambitieux de présenter l’ensemble de ceux-ci. Nous limiterons notre courte analyse à quatre événements qui ont en commun leur contemporanéité et leur caractère avant-gardiste. En effet, ces situations se sont produites dans les trois dernières années et elles revêtent un caractère annonciateur d’une tendance qui pourrait se généraliser ailleurs.

Un lock-out chez RTA à saveur internationale

Le 30 décembre 2011, les syndiqué·e·s de l’usine RTA ont été forcé·e·s de quitter celle-ci à la suite du déclenchement d’un lock-out. Les demandes syndicales étaient novatrices : lutte à la sous-traitance et maintien d’un plancher d’emploi. Personne ne pourra les accuser de corporatisme. Le conflit a pris des allures internationales, le président du syndicat local ayant fait le tour du monde pour dénoncer des pratiques dégradantes de la multinationale à visage inhumain.

La stratégie syndicale a été originale, car elle s’est concentrée sur les relations publiques et les stratégies de communication au lieu des habituels moyens de pression. Ainsi, la réaction au lock-out devait être propre. Des modérateurs se sont chargés d’aplanir les commentaires sur leur page Face­book fort populaire­. La ville est devenue le théâtre d’une grande marche de soli­darité où pas moins de 7 000 personnes de partout peupleront les rues.

À travers ce conflit, il y a eu une politisation d’un enjeu qui, au départ, ne semblait être qu’un conflit de travail ordinaire. Cette situation forcera une prise de conscience des travailleurs·euses de Rio Tinto Alcan à propos des enjeux nationaux du travail qui prendra forme à travers une solidarité internationale créée par les métallos des quatre coins du monde.

Un printemps étudiant en plein hiver

Si le conflit étudiant s’est davantage polarisé au printemps 2012, c’est au collège d’Alma qu’il s’est judiciarisé en premier. En riposte à l’injonction du 30 mars, les militant·e·s du cégep ont décidé de l’invalider par la force, confrontant ici le judiciaire et le politique. Le 2 avril, ils ont déplacé le mobilier du collège afin d’en bloquer les accès. Étant donné le nombre de personnes mobilisées, il a été impossible pour les employé·e·s du cégep d’intervenir, forçant ainsi la direction générale à annuler les cours pour la journée. Le lendemain, les entrées furent surveillées par des agents de sécurité qui vérifiaient les cartes d’identité. Une fausse alerte à la bombe força tout le monde à évacuer l’établissement pendant 45 minutes. Au cours de l’après-midi, une manifestation fut organisée devant le Palais de justice afin de dénoncer l’injonction.

Ces différents événements permettent de mettre en lumière l’action autonome et déterminée des étudiant·e·s visant à faire respecter l’aspect politique du conflit. Nous nous demandons si cette judiciarisation n’a pas été orchestrée comme une pratique à petite échelle avant de l’étendre au reste de la province. Nous croyons en effet que le collège d’Alma a été le banc d’essai du conflit étudiant, mais qu’il n’a malheureusement pas bénéficié de l’attention et de l’appui qu’il méritait à l’époque.

IGA, une très courte mais efficace grève

Plus récemment, les 27 et 28 novembre derniers, les employé·e·s de la coopérative IGA d’Alma, membres d’un syndicat affilié à la CSN, ont eu le temps de faire grève et d’accepter à 98 % l’entente de principe. Ils ont notamment obtenu la mise sur pied d’un REER collectif où l’employeur cotisera. La décision de déclencher une grève dans ce secteur quelques semaines avant la période des Fêtes s’est révélée drôlement plus efficace. Nous estimons que ce premier règlement pourra en inspirer d’autres dans la région et que les tentatives de négociations regroupées porteront leurs fruits.

Un lock-out éternel chez les concessionnaires automobiles

Les conflits précédents ont tous été réglés de manière relativement satisfaisante. Or, les quelque 450 employé·e·s de garage de 25 concessionnaires automobiles en lock-out de la région du Saguenay-Lac-St-Jean sont sur le trottoir depuis 24 mois. Les demandes de leur syndicat affilié CSD sont de conserver les acquis des travailleurs et des travailleuses.

Un médiateur spécial a été nommé par le ministère du Travail. Depuis le début du conflit, les syndiqué·e·s demandent à la population de les appuyer notamment en retardant les achats locaux de véhicules ou en les achetant dans une autre région. La page Facebook des syndiqué·e·s fait régulièrement état de la situation  : espionnage, dénonciations, fausses accusations, empoignades, etc. Les radios locales se font très critiques des tactiques syndicales.

À nos yeux, ce conflit est une attaque à la représentation syndicale. Le regroupement en une instance régionale patronale pour tenir tête aux syndiqué·e·s est une tactique à surveiller. Par ailleurs, la partie patronale utilise des injonctions dont la portée est juridiquement inspirée de celles de la grève étudiante. Les concessionnaires tentent à chaque occasion de porter plainte auprès des lock-outé·e·s pour outrage au tribunal, revendiquant même des peines de prison pour leurs employé·e·s. Des dizaines de requêtes de la sorte ont été répertoriées.

Quelles leçons ?

En dernière analyse, on peut se demander quels sont les facteurs explicatifs de cette avant-garde régionale ? Quelles leçons tirer de ces conflits ? Quelles conséquences auront-ils sur la résolution de futurs conflits ? Comment éviter la judiciarisation des luttes ? Comment les internationaliser davantage ? Quelle sera la place de Facebook et des autres réseaux sociaux dans la résolution de conflits de travail ? Le recours à la grève dans une coopérative est-il une solution porteuse ? Comment éviter que des conflits perdurent dans le temps ? Il est encore trop tôt pour conclure.

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