Itinérance à Montréal

Les limites de Labonté

Bernard St-Jacques

Début juin 2007, un poignard dans le dos des jeunes punks du centre-ville : l’arrondissement Ville-Marie annonce qu’il met en application un règlement interdisant les chiens dans les Carrés Berri et Viger. Le jour de son entrée en vigueur, la place se vide. Le message, craché à grands coups d’encre et de flashes, a été compris. Plus besoin d’émettre des tickets, les jeunes et les chiens ne circulant plus dans ces endroits normalement fortement fréquentés. En somme, la situation n’est pas en constante dégradation, elle s’est déjà dégradée depuis les 15 dernières années. Ce n’est que la façon de « gérer » l’espace public par nos forces de l’ordre qui a changé. Constats et espoirs…

Un portrait

Nous avons déjà fait état de ce qui caractérise l’espace public moderne à Montréal [1]. Une étude produite par Céline Bellot de l’Université de Montréal [2] nous a révélé que l’émission de contraventions a quadruplé entre 1994 et 2004 et que dans 72,3 % des cas, les personnes recevant un constat le payent par la prison. On explique souvent ce recours abusif aux contraventions par la transformation massive des centres-villes et par la folie de la sécurité qui nous a pris aux tripes depuis quelques années. S’en est suivi tout un ensemble de petites mesures : de vieux règlements ressortis des boules à mite auxquels on trouve une nouvelle vocation, transformation du statut de certaines places publiques, interventions policières plus musclées (ou à plusieurs agents) pour une peccadille… Ces méthodes sont venues confirmer le déni du droit de cité des plus marginaux d’entre nous et, peut-être encore plus, inaugurer l’ère de la fermeture de l’espace public.

Léger contraste d’aujourd’hui

On peut identifier trois nouveaux facteurs qui caractérisent l’espace public aujourd’hui. Premièrement, un phénomène que nous appellerons la territorialisation des festivals : nos quartiers centraux connaissent de véritables cures de jouvence pour des impératifs---- de nature culturelle, commerciale, immobilière ou autres. Les festivals et autres activités (comme la piétonisation de la rue Sainte-Catherine) occupant toute la saison estivale assurent une surveillance exponentielle du centre-ville. Le territoire s’en trouve enclavé, presque à moitié contrôlé par des services de sécurité privés. Bien qu’il ne s’y accumule pas de contraventions pour les personnes itinérantes dans cet état de choses, on imagine que ce pullulement d’événements ne contribue pas à leur accorder de répit.

Deuxièmement, la présence policière s’est constamment accrue, surtout à l’extérieur des périmètres des festivals, assurant meilleures concentration et visibilité. Les quartiers centraux aux prises avec les gangs de rue constituent toujours la justification d’une aussi forte présence policière alors que dans chaque rafle visant ces potentiels réseaux, on retrouve bon nombre de personnes itinérantes dans les mailles du même filet (des consommateurs et de pauvres diables qui passaient tout simplement par là).

Troisièmement, l’arme de la réglementation développée par le maire de l’arrondissement Ville-Marie, Benoit Labonté, serait en partie justifiée par la lutte à la criminalité. Celui-ci n’a pourtant jamais pu convaincre que son règlement de septembre 2006 sur la fermeture des parcs la nuit a d’abord été mis en place pour pouvoir mieux contrôler la prostitution et les dealers. En juin 2007, il lance son fameux règlement interdisant les chiens dans les deux espaces dont nous avons parlé plus tôt. Plus que les punks, le maire assurait que c’était les chiens qui en étaient la cause. Ça doit d’ailleurs être pour cette raison que la Commission des droits de la personne n’est pas intervenue dans cet exemple patent de discrimination. Bien sûr, il n’est question que de chiens ici !

Politique en itinérance : la panacée nécessaire !

Un peu comme l’affirmait Robespierre pendant la révolution française, « à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles ». Bien que le contexte soit très différent, l’exception devrait ici passer ni plus ni moins par une politique globale en itinérance. La commission parlementaire de l’automne 2008 sur le sujet constitue une avancée et une bonne tribune pour le milieu, mais elle n’est qu’une étape. La politique en itinérance se base sur les droits des personnes qui sont bafoués quotidiennement : droits de cité, au logement, à un revenu décent, à la santé, à l’éducation et à un réseau d’aide et de solidarité. À des mesures structurelles plus que nécessaires (plus de logement sociaux, un meilleur revenu, etc.) devrait s’ajouter une priorisation de l’itinérance dans le menu gouvernemental. Aussi bizarre que cela puisse paraître, celui-ci serait ainsi tenu d’étendre les connaissances de tous et toutes sur le phénomène et d’en développer une vision globale, notamment par une meilleure harmonisation des interventions de chacun des ministères concernés. En somme, à l’opposé de la terreur suggérée par Robespierre, il est impératif que nous nous dotions des meilleurs outils afin de viser la solidarité et la responsabilité collective. Qui a dit qu’il était mauvais d’espérer ?

P.-S.

Bernard St-Jacques

NOTES

[1] À babord !, no. 20, juin 2007.

[2] Céline Bellot, 2007, disponible au www.rapsim.org.

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