Répression d’État

No 27 - déc. 2008 / jan. 2009

Chine

Répression d’État

« Business as usual »

Alors que les Jeux olympiques se déroulaient à Beijing, la Chine, son histoire, sa culture et sa société ont été les sujets de maints documentaires et reportages vus par des millions, sinon des milliards de gens à travers la planète. L’Empire du Milieu a illuminé les téléviseurs et les esprits pendant l’événement le plus médiatisé au monde et a montré ses plus belles couleurs au reste de la planète. Malgré les sept ans de préparatifs, l’allocation d’un budget faramineux pour les constructions et la tenue de ces jeux et la participation patriotique d’un nombre impressionnant de volontaires de tous âges, un grand nombre de nuages noirs ont menacé la fête si bien orchestrée par les dirigeants chinois.

Les manifestations dans les régions tibétaines, les pressions internationales sur la question des droits humains clairement bafoués en Chine, les menaces séparatistes des musulmans du Xinjiang dans l’ouest du pays, les manifestations populaires au Guanxi contre la corruption de dirigeants locaux et le tremblement de terre au Sichuan sont tous des événements qui ont semblé mettre en péril la bonne tenue des Jeux. Malgré cela, les dignitaires étrangers se sont bien montrés à Beijing et malgré les dires de certains qui voulaient faire des remontrances aux Chinois, pas une goute de sueur n’a perlé sur les fronts des dirigeants du pays hôte.

Répression au Tibet

Les appareils politique, policier et militaire sont tous entrés en action au moment même où les étrangers parcouraient les rues de la capitale et des autres régions « ouvertes » à ces derniers à travers le pays. Peu avant le début du mois d’août, une immense opération de ratissage et de nettoyage a été entreprise dans la capitale Lhassa et dans les régions tibétaines. Les lamas tibétains, normalement assez nombreux dans la capitale, ont été rapatriés par les autorités dans leurs institutions monastiques d’origine. Aussi, depuis les manifestations qui ont eu lieu à partir de mars dans les terres tibétaines du Sichuan, du Qinghai et du RAT (Région autonome du Tibet, nom du Tibet Central), la loi martiale n’a cessé d’être appliquée. À la tenue des Jeux, les résidants de plusieurs préfectures tibétaines à travers l’ouest de la Chine ne pouvaient circuler librement d’une ville à l’autre. Les monastères ont été fermés si bien que les moines ne pouvaient en sortir et les villageois y entrer. Les travailleurs tibétains, même les cadres, étaient cantonnés dans leur lieu de travail. Ceux originaires d’autres préfectures avoisinantes ne pouvaient retourner visiter leur parenté et leurs amis. Les mouvements de toutes ces populations ont été réduits au minimum et ont été contrôlés par des barrages policiers et militaires établis le long des artères principales et secondaires qui connectent les préfectures et les plus gros centres urbains. Les communications téléphoniques ne fonctionnaient qu’à l’intérieur du pays ou de la province. Il était impossible de rejoindre un poste local ou même un portable local depuis l’étranger alors que les portables et les lignes téléphoniques des autres régions non affectées étaient disponibles aux communications internationales. Les cafés Internet ont été fermés jusqu’à nouvel ordre, tout comme certains blogues qui nous tenaient au courant des développements locaux. Au début de l’application de la loi martiale dans les régions tibétaines, les moines de certains monastères, impliqués dans des manifestations, ont été emmenés en petits groupes par les policiers et le personnel militaire. Plusieurs moines contactés par des journalistes et des scientifiques travaillant en temps normal dans ces régions ont mentionné avoir été battus pendant des heures sans raison et ensuite reconduits dans leurs institutions monastiques. Là, des séances de rééducation politique ont été tenues pour réformer les moines récalcitrants et raffermir les convictions politiques « correctes ». Ces méthodes dures d’intimidation sont courantes – même des membres de la population Han, majoritaire en Chine, y sont sujets.

Et ailleurs en Chine

Alors qu’une vaste majorité de Chinois semblent supporter ces méthodes rébarbatives croyant en leur nécessité pour dompter les tendances non conformistes qui pullulent dans certaines régions, le nombre grandissant de Chinois qui ne font pas partie des minorités ethniques, donc qui sont de la majorité Han, et qui goûtent à ces méthodes s’accroît d’année en année. Il y a un nombre grandissant de citoyens ordinaires qui s’élèvent et manifestent contre la corruption locale et subissent de tels traitements. La croissance économique effrénée a amené la création d’une classe moyenne éduquée qui ne cesse de grandir. Les membres de cette classe élèvent leur voix contre les mauvais traitements, la corruption, les arnaques et les politiques qu’ils désapprouvent. Traditionnellement en Chine, le pouvoir central régnait d’une manière presque incontestée. Cette forme de gouvernance a d’ailleurs causé les déboires monumentaux des années 1950 jusqu’à la fin de la Révolution culturelle (1966-1976), qui ont réduit drastiquement la population du pays en créant des famines et la destruction du patrimoine culturel, de l’ordre et du tissu social. Cette méthode forte, la seule que semble connaître le gouvernement chinois, a d’ailleurs été appliquée à répétition depuis les événements de la Place Tiananmen (4 juin 1989) et les différentes manifestations au Tibet central ou au Tibet occidental (Sichuan, Gansu et Qinghai).

Malgré les protestations mitigées de la communauté internationale, la Chine n’a pas vraiment subi de dommages, particulièrement en ce qui concerne son développement économique, moteur principal de tout son appareillage politique et militaire. Ces Jeux ne sont pas seulement le symbole du couronnement d’un peuple qui a surmonté une période noire de son histoire, comme le gouvernement chinois veut bien nous le faire entendre, mais ils sont aussi le symbole du succès du présent gouvernement qui a réussi à duper le reste du monde en lui faisant croire à sa noblesse alors qu’il opprime, manipule et exploite sévèrement sa propre population.

En fait, alors que les Tibétains étaient cantonnés dans leurs demeures et leur monastères, surveillés par l’armée et les forces policières, nous nous ébahissions du spectacle des Jeux « à la chinoise ». Cette réalité occultée par le contrôle de l’information n’est d’ailleurs connue que par les populations locales et les membres des forces opérationnelles gouvernementales œuvrant dans ces régions. La population chinoise générale ignore cet état de choses. La communauté internationale, quant à elle, a choisi de détourner la tête des méfaits de ce régime. La sourde oreille des dirigeants chinois aux remontrances des dirigeants étrangers – des formalités politiques, pour ces derniers – démontre l’audace et l’impudence de ce gouvernement qui viole les droits de la personne en sachant qu’il n’y aura pas de conséquences à payer. Il n’est pas dit quelle route tortueuse et difficile la Chine a dû traverser pour réussir son développement. Par contre, il est certain que l’adulation des pays étrangers est proportionnelle aux nécessités du négoce. Quel produit manufacturé présent hors Chine n’a pas de lien avec celle-ci ?

Sans consensus international musclé au sujet des violations des droits de la personne en Chine, il n’y aura pas de changement de comportement. Toutes ces remarques ont déjà été prononcées et entendues par la Chine auparavant, et ce, sans conséquences. Pourquoi aujourd’hui en irait-il différemment ? Pour la Chine, c’est du déjà-vu. « Business as usual » pour les dirigeants du Pays du Milieu.

Thèmes de recherche Justice et droits sociaux, Asie
Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème