Syndicalisme : institution ou mouvement ?

No 74 - avril / mai 2018

Nouveaux cahiers du socialisme

Syndicalisme : institution ou mouvement ?

« Syndicalisme : institution ou mouvement ? », Nouveaux cahiers du socialisme, no 19, hiver 2018, 267 pages.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt ce numéro consacré au syndicalisme. Bien constitué dans l’ensemble, le dossier comporte une quantité impressionnante d’articles rédigés tantôt par des spécialistes du syndicalisme ou du monde du travail, tantôt par des militantes et militants syndicaux issus du secteur privé ou des secteurs public et parapublic. S’ajoute à ces textes de qualité une entrevue intéressante réalisée avec un syndicaliste du Conseil central des syndicats nationaux de l’Outaouais.

D’un point de vue géographique, il est principalement question de certains aspects de la pratique syndicale qui a cours au Québec et, dans une moindre mesure, aux États-Unis, ainsi que dans certains pays qui vont du Mexique au Chili. Pour ce qui est de la période historique abordée, les années lointaines (du 19e siècle à la Deuxième Guerre mondiale) sont rapidement analysées alors que les années plus récentes (des années 1970 à aujourd’hui) sont privilégiées. La plupart des textes sont bien documentés. L’espace nous manque pour nommer les auteur·e·s et pour rendre compte, même brièvement, des dix-sept textes qu’on retrouve dans le dossier. Philippe Boudreau, René Charest, Hubert Forcier et Fanny Theurillat-Cloutier ont rédigé, dans leur introduction, un compte-rendu très honnête de ces articles.

Or, le problème avec ce dossier réside en ceci : il n’y a pas assez d’articles qui abordent de front l’importante interrogation annoncée dans le titre du numéro : « Syndicalisme : institution ou mouvement ? » Après la lecture des 185 pages du dossier, personne ne peut dire avec précision comment le mouvement syndical au Québec, aux États-Unis ou ailleurs, s’est fait imposer un carcan juridique qui l’a réduit à un rôle d’acteur institutionnel trop respectueux de l’ordre juridique bourgeois. De plus, pour certain·e·s auteur·e·s du dossier, le « socialisme » (dans sa variante écologique ou non) semble correspondre au régime politique qui viendrait finalement à bout des aberrations du capitalisme. Il serait bien que les responsables de la revue nous proposent éventuellement un véritable bilan exhaustif de cette idéologie politique qui a été popularisée aux 19e et 20e siècles et qui est tombée complètement en disgrâce depuis plusieurs décennies. Quel véritable avenir existe-t-il pour cette idéologie supposément libératrice du « prolétariat » ? Le socialisme baigne-t-il réellement dans les masses comme un poisson dans l’eau ou n’a-t-il pas eu pour effet d’empoisonner l’existence de nombreuses personnes qui y ont cru et qui pensaient, via leur action militante, concourir réellement à sa réalisation ? Il y a encore, selon nous, de la naïveté et beaucoup d’illusions autour de cette généreuse idéologie politique, qu’elle soit associée ou non à l’écologisme. La réflexion sur le politique – en tant que rapport social inégalitaire entre personnes « dirigeantes » et personnes « dirigées » – et l’analyse de la « loi d’airain de l’oligarchie » des appareils organisationnels dans lesquels nous militons (partis politiques, organisations syndicales et mouvements sociaux) doivent être approfondies plus que jamais si nous voulons réellement rompre avec un syndicalisme qui est sur une position trop défensive et trop encline aux concessions rapides face aux employeurs et aux gouvernements, depuis la fin des années 1970, comme cela est tristement rappelé, entre autres, dans l’article consacré à la revue Labor Notes.

Deux remarques supplémentaires à propos de quelques autres choix éditoriaux. D’abord, le dossier omet trop souvent de nommer clairement les personnes et les ouvrages dont il est question. En l’absence de références précises, ces formules concourent à donner l’apparence illusoire d’une connaissance approfondie du sujet.

Ensuite, les traductions littérales, qui relèvent d’un purisme linguistique douteux, peuvent donner lieu à des non-sens. Par exemple, traduire le mot empowerment par « capacitation » renvoie à une tout autre réalité que celle de l’octroi de pouvoir aux individus ou aux groupes, puisqu’elle désigne, en français, la « maturation du spermatozoïde qui acquiert son pouvoir fécondant » (Le Petit Robert, 2015).

Mis à part ces commentaires et ces remarques critiques, ce dossier mérite d’être lu et surtout débattu pour éviter le renoncement à la contestation sociale et politique et la capitulation lâche devant les reculs qui sont imposés par les employeurs (privés et publics) en ces années marquées par la détérioration des conditions de travail et de rémunération tous secteurs confondus (à l’exception de quelques happy few) et les assauts d’austérité rétro-libérale.

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