Pour une éducation libre, gratuite et de qualité

No 74 - avril / mai 2018

Autour des États généraux de l’enseignement supérieur

Pour une éducation libre, gratuite et de qualité

Des rencontres des États généraux de l’enseignement supérieur sont prévues du 3 au 5 mai 2018 à Montréal. Voici un article écrit par le Comité école et société de la FNEEQ qui paraît dans notre numéro d’avril 2018, autour de cette rencontre importante et prometteuse.

Face aux assauts répétés de l’État et de l’entreprise privée contre le système d’enseignement supérieur québécois, l’ensemble des acteurs et actrices du réseau s’est organisé autour d’un processus appelé les États généraux de l’enseignement supérieur (EGES) visant à agir collectivement pour non seulement préserver certains acquis, mais surtout atteindre une éducation libre, gratuite et de qualité.

Le système d’enseignement supérieur québécois est « au bord du naufrage », pour reprendre la formule de notre regretté Michel Freitag. En fait, si l’éducation supérieure n’a pas encore sombré, plus de deux décennies après le cri d’alarme du sociologue- philosophe, c’est essentiellement dû à la résistance des étudiant·e·s et enseignant·e·s, de même que du personnel de recherche et de soutien ainsi que de citoyen·ne·s qui sont parvenu·e·s à préserver un certain niveau de financement, de services, d’accessibilité et d’autonomie académique et professionnelle, malgré les diverses vagues de compressions et de réformes managériales de la « gouvernance » de nos institutions.

Pourtant, face à une volonté planétaire – partagée par les trois principaux partis provinciaux – de transfigurer l’éducation supérieure pour en faire un vaste marché internationalisé, il ne suffit plus de préserver quelques « acquis ». Le premier grand rendez-vous des EGES (qui, en mai 2017 à Québec, a rassemblé plus de 500 personnes provenant de l’ensemble du milieu de l’enseignement ou du communautaire) est arrivé à une série de consensus autour de l’urgence de se battre pour récupérer ou acquérir l’autonomie institutionnelle (face à l’ingérence des entreprises privées avec l’aide de l’État), une réelle collégialité dans la cogestion des institutions d’enseignement, la liberté académique et professionnelle, la gratuité scolaire et un financement adéquat.

Après une année de débats et d’événements locaux organisés de manière intersyndicale dans diverses régions du Québec, le deuxième grand rendez-vous des ÉGES, qui aura lieu du 3 au 5 mai 2018 à l’UQAM, sera l’occasion de développer des stratégies communes pour rendre incontournable le thème de l’enseignement supérieur lors des prochaines élections, dans une perspective qui redonne aux membres de la communauté une emprise sur le devenir du système.

PLQ, CAQ et PQ n’aiment pas l’éducation

Si la réingénierie de l’État du gouvernement Charest et l’austérité du gouvernement Couillard ont durement frappé l’éducation supérieure, il ne faut pas oublier que les libéraux n’ont fait qu’appliquer des principes libertariens défendus par la CAQ-ADQ et que le PQ a également soutenu une conception managériale de l’éducation, notamment lors du Sommet sur l’enseignement supérieur, en 2013, ou au tournant du millénaire, avec les « contrats de performance » imposés par un certain François Legault, à l’époque, ministre de l’Éducation du gouvernement Bouchard.

Au moment de justifier une ignoble hausse des droits de scolarité, le gouvernement Charest reconnaissaît d’emblée le problème du sous-financement des universités québécoises. À l’époque, l’ancienne Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec évaluait à 850M$ l’écart entre les budgets de fonctionnement des universités québécoises et ceux des autres universités canadiennes (pour l’année 2009-2010, alors qu’il était de 375M$ en 2002). Depuis, avec l’obsession de l’équilibre budgétaire de l’éphémère gouvernement du PQ suivie de l’austérité libérale, cumulant des compressions estimées à près d’un milliard de dollars en cinq ans selon la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université, ce sous-financement n’a fait que s’accentuer.

Pour des gouvernements et des partis prétendant faire de l’éducation leur priorité, il est étonnant qu’ils n’« investissent » pas dans notre avenir comme ils voulaient forcer les étudiant·e·s à le faire en 2012…

Le spectre de l’économie du savoir hante le monde

Une même idéologie regroupe ces trois partis : l’idéologie de l’économie du savoir. S’imposant dans les années 1980, à la faveur de la crise des dettes souveraines et des réformes néolibérales de l’État, l’économie du savoir prétend « privatiser » le financement, mais surtout « industrialiser » la production et la transmission du savoir en subordonnant l’éducation aux « impératifs » d’une « société du savoir », marchandisée et mondialisée.

La première étape pour parvenir à dévoyer l’enseignement supérieur de ses perspectives humanistes et démocratiques consiste à « affamer la bête », de manière à lui faire avaler n’importe quoi. En dégelant les droits de scolarité en 1989 (ce qui permettra une hausse de 230% en 4 ans !), les libéraux ont ouvert le bal d’un désengagement du public et d’une privatisation du financement de l’éducation supérieure. Depuis, chaque gouvernement, peu importe sa couleur, a poursuivi dans la même voie, mais jamais avec l’acharnement de l’ère libérale ouverte en 2003. Les compressions budgétaires successives de ces dernières années ne visent pas tant à atteindre l’équilibre budgétaire ou à rembourser la dette « pour les générations futures », qu’à engendrer l’urgence, pour les administrations, de chercher des sources complémentaires de revenus, se comportant comme des entreprises davantage que comme des institutions d’enseignement supérieur.

Cela se traduit, par exemple, par le recours à la sous- traitance ou à de lucratifs contrats d’exclusivité, mais également par la construction de pavillons par et pour des entreprises privées et aussi par « l’adéquation formation-emploi » subordonnant l’éducation aux « besoins spécifiques des entreprises ». Cette industrialisation de l’enseignement est également tributaire de la réduction du poids de la communauté éducative au sein des CA, à la faveur de membres externes issus d’une culture managériale.

En réduisant et en modifiant les critères d’attribution des fonds de recherche, les gouvernements fédéral et provincial encouragent la recherche en « partenariat » (d’affaires) conduisant au développement d’un savoir utilitariste brevetable, au détriment d’un savoir critique, autonome ou fondamental.

Les pressions budgétaires conduisent également à la compétition entre institutions pour capter la « clientèle » étudiante, notamment internationale, dont les droits de scolarité ont été haussés jusqu’à plus 40000 $ par année. Cela implique également l’adaptation aux critères d’« assurance qualité », de type ISO, développés par des compagnies étrangères pour des palmarès internationaux considérant l’éducation comme un investissement.

L’éducation que nous voulons pour la société que nous voulons

Il ne s’agit donc pas de demander seulement un réinvestissement, puisque les nouveaux fonds consentis en contexte électoral sont idéologiquement orientés pour approfondir le processus de marchandisation de l’éducation, entretenant la détérioration des conditions de travail, d’enseignement, de recherche et d’études, par une diminution de l’offre de cours, une augmentation du nombre d’étudiant·e·s par enseignant·e, une baisse des services à la population étudiante ainsi que du personnel de recherche et de soutien… Le tout entraînant une précarisation généralisée du monde de l’éducation supérieure, tant par la « flexibilisation » des conditions de travail que par la surcharge de travail de celles et ceux qui restent en poste. Et que dire des impacts sur les conditions d’étude des étudiants·e·s ?

Pour répondre au démantèlement du modèle québécois d’éducation supérieure, les EGES visent à récupérer et augmenter la représentativité de la communauté éducative dans les instances décisionnelles, dans le cadre d’une réelle collégialité, impliquant non seulement les professeur·e·s, mais également les enseignant·e·s précarisé·e·s, les étudiant·e·s et le personnel professionnel et de soutien. À partir de cette position, il sera plus facile de se battre pour une augmentation du financement, la gratuité scolaire et le salaire étudiant, de même que pour la récupération de l’autonomie institutionnelle et la liberté académique et professionnelle – que la conception marchande et managériale a mis à mal – et ainsi permettre à l’éducation supérieure de contribuer au bien public (plutôt que privé !) par la création d’arts et de savoirs critiques et émancipateurs.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème