La littérature sert-elle à quelque chose ?

No 35 - été 2010

La littérature sert-elle à quelque chose ?

Deux ouvrages récents, La littérature est inutile de Gilles Marcotte (2009) et Une idée simple d’Yvon Rivard (2010), semblent écrits en contrepoint, à commencer par les titres qui sont tous les deux péremptoires et provocateurs. L’air de rien, involontairement même, voici deux auteurs aguerris qui ferraillent dans leur champ, la littérature. Sert-elle à quelque chose ?

La littérature est inutile

Le titre est péremptoire et un tantinet saugrenu, si l’on songe que l’auteur a construit sa carrière sur la littérature. Elle aura été utile au moins à ça… Mais on comprend vite que l’idée de l’auteur est plus élevée : « Non, la littérature n’est pas utile. Elle est, plus modestement et plus orgueilleusement, nécessaire. Elle nous apprend à lire dans le monde ce que, précisément, les discours dominants écartent avec toute l’énergie dont ils sont capables : la complexité, l’infinie complexité de l’aventure humaine » (p. 9). Soulignons : pas utile, mais modestement, orgueilleusement nécessaire… La nuance, plus l’antonyme, paraît spécieuse tant qu’on ne saisit pas bien, ou croit bien saisir, qu’est visée ici l’instrumentalisation de l’art et de la littérature qui sévit dans un certain discours sur la culture : « Il y a une idée à la fois très simple et très dangereuse – les idées simples sont souvent dangereuses – qui est propagée depuis quelques années ou quelques siècles par les discours sur l’art. Elle veut que la littérature, le théâtre […], aient pour mission de transformer le monde, de le purger des maux qui l’accablent… »

Depuis quelques années ou quelques siècles ? L’auteur reste flou sur cette question, quoiqu’il finisse par évoquer un phénomène récent, postmoderne. Il est remarquable en effet que par rectitude morale et politique, par opportunisme surtout, le marketing culturel s’efforce de récupérer des valeurs, appelons-les « non conformistes », comme l’urgence (créer, écrire dans l’urgence), la résistance, la contestation, la provocation, etc. Tout cela est très tendance, pour parler comme les relationnistes. Ces stratégies sont d’autant plus louches que les théâtres, maisons d’édition et autres entreprises culturelles sont dorénavant gérés selon des critères industriels stricts : des profits avant toute chose.

Mais l’intention de Gilles Marcotte n’est pas de distinguer l’instrumentalisation de l’art par l’industrie culturelle de l’engagement au sens noble du terme ; il insiste pour dire que la littérature authentique ne peut pas se réduire aux messages ou aux savoirs qu’elle porte toujours : Miron est irréductible au nationalisme, Gabrielle Roy à son témoignage sur la société qu’elle décrit dans Bonheur d’occasion. « L’œuvre authentiquement littéraire est celle qui rend le jugement impossible, écrit-il. Si vous extrayez du roman de Flaubert un jugement moral, si généreux soit-il, c’est que vous n’avez pas lu un roman de Flaubert mais une histoire de cas (l’auteur souligne) ». Ces textes littéraires, dit-il en substance, « me donnent quelque chose de plus, qui est intimement lié à la vie du langage, à la littérature ». En quoi le jugement moral s’opposerait-il à ce quelque chose de plus ? Vraisemblablement dans ce que l’auteur appelle la « question du définitif », que lui inspire le livre posthume de Thierry Hentsch, La Mer, la limite, et un commentaire de Suzanne Jacob sur celui-ci. « Peut-on écrire définitivement ? » Bonne question. Mais est-ce à dire que tout jugement moral constitue une lecture définitive ? Et le refus d’un jugement moral ne risque-t-il pas de dissoudre le texte dans la grande soupe du relativisme ? Le langage littéraire de Flaubert par exemple, forçat du style s’il en est un, n’est-il pas une réponse à la médiocrité de la bourgeoisie triomphante ? Penser par exemple que Flaubert soutient Emma Bovary en dépit de sa lubie romanesque contre l’apothicaire Homais et de son progressisme philistin, est-ce réduire son roman à une histoire de cas ? Est-ce dire que tous les jugements moraux s’équivalent ? Et les livres sont-ils tous les mêmes ? Comment les distinguer ? Par quelles sortes de jugements ?

Gilles Marcotte sait bien que tous les textes ne s’équivalent pas, sinon à quoi bon tenter de cerner leur singularité, de comprendre ce qu’ils disent. Rien à faire, l’auteur ne précise pas davantage son idée. Mais comme la présentation de celle-ci sert de préface à un recueil de 28 articles écrits au fil des années sur des auteurs québécois, c’est par leur lecture que la réflexion se prolonge. Or, ces « exercices de lecture » passionnants, et c’est la beauté de la chose, me semblent contredire ou nuancer l’idée du titre, parce que chez la plupart de ces auteurs le définitif et le non-définitif sont inextricables. Le texte qui inaugure le recueil « En arrière, avec Réjean Ducharme » aborde sans doute le degré le plus élevé de l’écart qu’un écrivain puisse entretenir avec les idées reçues de son époque, la Révolution tranquille et ses mots d’ordre progressistes ou faussement libérateurs. Par rapport à un tel auteur, Yann Martel, dont parle l’article « Le jeune homme et la mer », apparaît comme un contre-exemple. Voici l’écrivain postmoderne par excellence, militant de toutes les idées politiquement correctes et payantes de l’époque, de l’œcuménisme au multiculturalisme en passant par le marketing culturel le plus ostentatoire (est-il nécessaire de rappeler son rôle dans le cirque médiatique de Guy Laliberté ?). Peut-on affirmer que les romans du Booker Prize sont irréductibles à l’idée simple et dangereuse dont Gilles Marcotte se méfie ? Si tel est le cas, l’idée de l’inutilité de la littérature est inutile.

Une idée simple

Sous son apparente tranquillité, le titre d’Yvon Rivard se rebiffe. Et il se rebiffe dans les moindres recoins de l’essai qui, en une quinzaine d’articles revisités sur des questions de littérature, de cinéma et de société, explore le devenir d’un écrivain, qui se fait à la fois critique et autocritique. Les premiers paragraphes semblent écrits en réponse au livre de Marcotte : « Depuis des années, j’entends dire qu’il faut se méfier des idées simples, du rêve, du bonheur, car le réel est complexe […] Si en écrivant ce livre j’ai été amené à prendre le contre-pied de cette sagesse, c’est que j’ai essayé d’obéir à cette idée simple, énoncée par Hermann Broch, voulant que le premier devoir de l’intellectuel, dans l’exercice de son métier, soit de porter assistance à autrui. »

Plus loin, refusant la distinction entre l’écrivain et l’intellectuel, il écrit que leur métier devrait consister « sinon à sauver le monde, du moins à maintenir vivantes les valeurs qui en retardent l’avilissement ou la destruction » (p. 13). Soulignons : porter assistance à autrui dans l’exercice de son métier. Pour l’écrivain, dont le métier est d’écrire, il ne s’agit pas de descendre dans la rue, mais d’opérer une autre sorte de descente, qui a du sens au regard de son métier et qui exige un réel sacrifice : se défaire de ce qu’il a conquis laborieusement, son savoir, élaboré sur la négation du monde : le culte du langage, de l’idée figée, de l’ironie coupée de sa contrepartie lyrique, du concept, de la littérature repliée sur elle-même, bref, des idées reçues de la modernité littéraire, que Rivard rejette en bloc quand elles se font univoques. L’écrivain selon lui ne doit pas être « cette sorte d’humains qui s’intéressent plus au langage qu’au monde et aux êtres […] » (p. 15). Il ne s’agit pas là d’une charge lancée de la plus haute tour : « Je pense ici à ma propre expérience, expérience limitée de lecteur et d’écrivain qui a si souvent perdu de vue qu’écrire et lire étaient d’abord et avant tout des chemins qui devaient me conduire en dehors de la littérature, au plus près de l’inconnu, c’est-à-dire de moi-même, des autres et de la terre […] » (p. 26).

Pour retrouver le monde, l’écrivain doit prendre conscience qu’il est mortel. C’est à ce prix qu’il conquiert son humanité : devant la mort, tous sont égaux. Cette prise de conscience, Rivard en fait la pierre angulaire du devenir de l’intellectuel ou de l’écrivain authentique, car c’est par elle seulement qu’il peut se rendre capable de renouer avec le réel et de s’assujettir à cette obligation morale définie par Broch. Mais Rivard ajoute une autre condition à l’idée simple. S’inspirant surtout de Virginia Woolf et de Denis de Rougemont, mais également de Peter Handke, d’Oscar Wilde et de Jean-Pierre Issenhuth, Rivard fait sienne la nécessité pour l’artiste de créer l’illusion que nous participons de l’univers, de l’humanité, des êtres et des choses, mais en adoptant le point de vue le plus bas, le plus pauvre, le plus dépouillé de tout intérêt, y compris esthétique. « Mon propos, écrit-il, c’est que l’intellectuel, l’artiste, doit faire son travail qui consiste à créer ces illusions, mais que pour bien faire ce travail, il lui “faut partir d’ici, du point de vue le plus bas, du canevas brut et plein de trous de l’existence dépouillée de tout art” ». Plus loin il dira ne plus s’intéresser qu’aux œuvres qui font vœu de pauvreté.

Ce rôle assigné à l’écrivain repose sur un jugement de valeur radical, qui veut embrasser le réel dans sa totalité en assumant la souffrance que cela signifie. On reconnaît ici l’homme révolté contre l’absurde (Camus), humain et métaphysique : vivre avec cette séparation entre le dedans et le dehors. Il s’agit de « cette souffrance première d’où viennent toutes les autres, écrit Rivard, c’est d’être séparés, séparés de nous-mêmes, des autres, de l’univers, et de vivre avec le désir d’abolir ou de supporter cette distance qui nous fonde. Nous y parvenons parfois par un travail du cœur et de l’esprit, quand le plaisir ou le pouvoir en nous fait place au don, cède à l’appel de l’autre en qui nous reconnaissons notre propre souffrance dont nous voulions nous abstraire à la faveur d’un savoir qui nie, domine ou tue ce qui nous manque (les autres, la terre) et nous permet de jouir ainsi de notre propre mort masquée » (p. 20).

Répondre à l’appel d’autrui et faire don de soi pourrait bien être la clé du bonheur et du grand art. L’écrivain effectue là le passage d’un savoir (figé) à la pensée (idée en mouvement), qui est toujours l’expérience de ses limites, la reconnaissance de sa propre faiblesse. C’est à cette condition que l’intellectuel peut retrouver cette faculté de distinguer le bien du mal « dans laquelle s’enracine l’idée simple et l’obligation de porter assistance à autrui » (p. 31). C’est ici sans doute que la pensée de Rivard se fait la plus incarnée. L’écrivain reconnaît sa propre douleur, l’assume et y descend afin de lui donner une forme. C’est à cette condition qu’il sera sensible à la détresse des autres comme à celle de l’héroïne de la romancière Emmanuelle Turgeon, puisqu’elle est aussi la sienne, sans être identique. Il ne s’agit donc pas d’être sauvé par cette détresse, mais d’y répondre réellement. Et quelle est-elle cette détresse, cette demande ? Une vision d’ensemble sur la vie, qui relie les êtres et les choses entre eux, ou qui rend supportable leur violente distanciation en lui donnant un sens. L’intellectuel qui reste sourd à cette demande, écrit Rivard, ne mérite pas le titre d’intellectuel. C’est un barbare à l’image des intellectuels mis en scène par Denys Arcand, abrutis à force de jouir – mal – de leur savoir de pacotille. « Car faut-il le rappeler, le déclin de la pensée, ce n’est pas la disparition de la chaîne culturelle de Radio-Canada ni la bêtise médiatique, c’est plutôt le ressassement des idées reçues d’une époque, fussent-elles sophistiquées, le confort et l’indifférence des grands fronts studieux que ne ride aucune souffrance, aucune compassion et que ne déride aucun humour […] » (p. 32).

On ne pourrait adresser plus clairement la critique. Comme quoi les idées reçues des uns ne sont pas nécessairement celles des autres. C’est à suivre.

Thèmes de recherche Littérature, Livres
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