Dossier : Journalisme. Sorties (...)

Aux armes, citoyen-ne-s

S’approprier les outils des hackers

Dossier : Journalisme. Sorties de crise

Si le journalisme a été brisé par la montée en puissance des géants du Web, pourquoi ne pas tenter de le réparer en utilisant les mêmes outils, les mêmes armes ?

Le chapitre 2 du Petit cours d’autodéfense intellectuelle a toujours été mon préféré. Dans « Mathématiques : compter pour ne pas s’en laisser conter », Normand Baillargeon nous rappelle que l’innumérisme peut être aussi débilitant que l’analphabétisme. Les nombres, comme les arguments, font partie intégrante du coffre à outils du citoyen critique.

Du coffre à outils journalistique, également. Savoir écrire et savoir compter vont de pair. Les étudiant·e·s en journalisme de l’UQAM ne comptent plus le nombre de fois que je le leur répète. Depuis 2012, chez nos apprentis reporters, la numératie passe également par l’apprentissage de l’informatique.

Il n’est bien sûr question que de notions de base : cryptographie, langages du Web (HTML et CSS), science des données et quelques rudiments de programmation. Mais il s’agit, à mon sens, du minimum pour être numériquement débrouillard.

Crypto 101

Grâce à Edward Snowden, tout le monde a entendu parler de la National Security Agency (NSA), mais bien peu de Québécois connaissent son pendant canadien : le Centre de la sécurité des télécommunications (CST). Dans un chapitre d’un ouvrage paru en 2015 [1], j’expliquais combien les journalistes gagneraient à s’intéresser davantage à cette agence fédérale responsable du renseignement électromagnétique et numérique de ce côté-ci de la frontière : « Il est raisonnable de penser que l’agence enregistre les courriels, les appels, les textos, les recherches, les téléchargements ou toute autre activité sur les réseaux de la part des journalistes qui couvrent les parlements et/ou qui font de l’enquête. »

Paranoïa ? Quelques mois plus tard, on apprenait que les journalistes de La Presse Joël-Denis Bellavance et Gilles Toupin avaient fait l’objet d’une surveillance non autorisée.

Les moindres faits et gestes des journalistes, comme ceux de tout·e citoyen·ne d’ailleurs, laissent des traces dans des serveurs appartenant à Bell, Vidéotron ou d’autres fournisseurs de bande passante. Le CST a les moyens de les recueillir. Et cela, c’est sans compter tout ce qu’on sème lors de nos pérégrinations dans des médias sociaux et des services en ligne basés aux États-Unis, miettes numériques que la NSA se fait un devoir de récolter.

Les journalistes d’aujourd’hui, s’ils travaillent sur des sujets qui sont le moindrement susceptibles d’intéresser quelque pouvoir que ce soit, ont la responsabilité de rendre la vie difficile aux agences de renseignement qui pourraient être tentées d’épier leurs communications. Une des façons d’y parvenir est de les crypter, que ce soit à l’aide d’applications mobiles comme Signal ou de différents logiciels utilisant la norme à code source ouvert OpenPGP.

Demander des comptes aux algorithmes

Parmi les neuf principes fondamentaux du journalisme, tels qu’identifiés par Bill Kovach et Tom Rosenstiel, on en trouve un qui veut que les journalistes exercent un contrôle indépendant sur les pouvoirs. Autrement dit, les médias ont un rôle de chien de garde contre les abus de ces pouvoirs, fussent-ils politiques ou économiques. Au nom du public, ils demandent des comptes aux personnes ou aux institutions qui sont en position de pouvoir.

Mais voilà, la numérisation croissante de la société fait en sorte que de nouveaux sièges de pouvoir sont apparus, nous fait remarquer Nick Diakopoulos : « Algorithms, driven by vast troves of data, are the new power brokers in society. [2] » En fait, ce sont les entreprises qui ont mis au point et/ou qui se servent de ces algorithmes qui concentrent de plus en plus de pouvoir. Et c’est au journalisme de demander des comptes à ces entreprises dans ce que Diakopoulos appelle l’Algorithmic Accountability Reporting.

C’est un nouveau champ d’enquête journalistique qui s’ouvre. Mais quel champ ! Les algorithmes, ces recettes informatiques, sont la plupart du temps secrets. On peut connaître les ingrédients de la recette (les données qu’on y entre). On peut savoir quelles décisions sont prises grâce (ou à cause) de ces algorithmes. Mais comment fonctionnent-ils ? Comment expliquer que telle décision plutôt qu’une autre a été prise ? Impossible de savoir ce qui se passe dans ces boîtes noires.

Ou presque. En 2017, dans un exemple qui rappelle le film Minority Report, des journalistes du Chicago Sun-Times ont réussi à déduire le fonctionnement de la Strategic Subject List, un algorithme utilisé par la police de Chicago pour prédire quels citoyens sont les plus susceptibles d’être impliqués dans une fusillade, que ce soit à titre de tireur ou de victime [3]. La liste comptait près de 400 000 personnes, dont plus de 287 000 étaient jugées « à risque » selon l’algorithme, une proportion élevée. À l’aide de demandes d’accès à l’information, ils ont appris que l’âge était la variable principale utilisée par l’algorithme, ce qui expliquait son faible taux de succès.

Mais des exemples comme celui-là demeurent rares. Pour Diakopoulos, et j’abonde dans le même sens, il va falloir que les journalistes relèvent leurs manches et apprennent le langage des algorithmes pour mieux les comprendre et y détecter les biais. En somme, il s’agit d’utiliser les mêmes armes afin de lutter d’égal à égal.

Ces armes sont la programmation et la science des données puisque les algorithmes sont essentiellement des programmes informatiques qui se nourrissent de quantités massives de données.

Un journalisme hacker

Ces armes, ce sont aussi les outils que les hackers, au sens premier du terme, utilisent. Il n’est pas question de piratage, ici, mais bien de bidouillage informatique pour le bien commun.

Quand on y pense, le journalisme a toujours été une forme de « hacking social ». Les médias, quand ils fonctionnent dans l’intérêt public, vont révéler, par leurs enquêtes, ce qui se cache « sous le capot » de la société. C’est un artisanat et un bricolage qui a beaucoup plus en commun avec le hacking qu’il n’y paraît au premier abord.

Ce type de journalisme va demander un certain effort qui n’est pas sans rappeler d’autres appels au dépassement pour pallier les problèmes du journalisme. Il y a un siècle, dans Liberty and the News, Walter Lippmann s’inquiétait du sensationnalisme délétère des médias américains. La solution, selon lui, passait en partie par le recours par les journalistes à des sources basées sur différents systèmes d’enregistrement capables de fournir des données fiables.

Un demi-siècle plus tard, Philip Meyer a milité pour un virage quantitatif du même ordre. Journaliste du Detroit Free Press, il a remporté un Pulitzer en 1968 pour une enquête qu’il a réalisée l’année précédente sur des émeutes ayant fait 43 morts à Détroit. Grâce à un ordinateur, il a compilé les réponses à un questionnaire qu’il a administré à des centaines de participant·e·s et de témoins des événements. L’ouvrage qu’il a publié quelques années plus tard, Precision Journalism, enjoignait les reporters à s’inspirer des méthodes rigoureuses des sciences sociales, incluant l’utilisation des ordinateurs naissants.

Tous ces plaidoyers sont autant d’échos à ce que Condorcet appelait « l’arithmétique politique ». Dans ses Cinq mémoires sur l’instruction publique, il insiste sur l’enseignement des maths, bien sûr, mais rappelle qu’il faut en faire ce qu’on nommerait aujourd’hui une « compétence transversale ». Les maths pour les maths sont d’une utilité mineure au citoyen. Elles prennent leur plein potentiel lorsqu’on en fait un instrument politique.

C’est, écrivait-il, « l’ignorance trop générale de [cette] arithmétique politique qui fait du commerce, de la banque, des finances, du mouvement des effets publics, autant de sciences occultes, et pour les intrigants qui les pratiquent, autant de moyens d’acquérir une influence perfide sur les lois qu’ils corrompent, sur les finances où ils répandent l’obscurité et le désordre. » En d’autres mots, apprendre à compter, c’est donner aux citoyens les moyens de s’éclairer eux-mêmes sur les affaires du monde.

Si Condorcet vivait de nos jours, je suis persuadé qu’il inclurait l’apprentissage de la programmation dans ce qui doit faire partie de l’instruction de tout citoyen. L’arithmétique politique de la Révolution française, c’est l’informatique d’aujourd’hui.


[1Jean-Hugues Roy, « Le grand dérangement numérique : plaidoyer pour un journalisme hacker », dans Pierre Cayouette et Robert Maltais, Les journalistes : pour la survie du journalisme, Montréal, Québec-Amérique, 125-141.

[2« Les pouvoirs, aujourd’hui, s’appuient sur des algorithmes alimentés par de grandes quantités de données » (Nicholas Diakopoulos, Algorithmic Accountability Reporting : on the Investigation of Black Boxes, New York, Tow Center for Digital Journalism, Columbia University, 2014, p. 2).

[3Mick Dumke et Frank Main, « A look inside the watch list Chicago police fought to keep secret, Chicago Sun-Times, 18 mai 2017, en ligne.

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