Nouveau Parlement, vieilles options

No 77 - déc. 2018 / janv. 2019

Sous la loupe

Nouveau Parlement, vieilles options

Trois mois après les élections

Avec l’appui du quart de l’électorat éligible, la Coalition avenir Québec (CAQ) se retrouve au pouvoir pour les quatre prochaines années. Si l’Assemblée nationale a renouvelé ses visages, les vieilles options et les vieux dilemmes se sont néanmoins réinstallés à demeure. Le gouvernement Legault souscrit en effet à la même logique d’austérité que ses prédécesseurs et, pour le combattre et le remplacer, Québec solidaire (QS) devra continuer à éviter les sentiers qui ont tenu la gauche en échec durant toute l’ère péquiste.

Le gouvernement Legault n’est pas le premier à jouir d’un contrôle total de la chambre et de l’exécutif malgré le fait que la grande majorité des citoyen·ne·s n’ait pas voté pour lui. Il en faudrait d’ailleurs davantage pour que nos institutions parlementaires britanniques s’estiment en déficit de légitimité puisque leur but est précisément de produire des gouvernements reposant sur des majorités factices et gonflées à l’hélium pour garantir leur « stabilité ». Or, même si Legault est le premier depuis René Lévesque à promettre une révision de notre mode de scrutin, tout porte à croire que cette promesse le placera dans le même dilemme que le premier gouvernement péquiste. À l’instar de Trudeau fils à Ottawa, il ne serait donc pas surprenant que Legault soit tenté de remettre cette réforme aux calendes grecques étant donné qu’elle ferait fondre sa députation du quart, voire du tiers, et mettrait fort probablement sa réélection en péril.

Bien que la recomposition de notre Parlement ne puisse être considérée comme une victoire de la gauche, elle donne quelques raisons de se réjouir. Après 15 ans de règne quasi ininterrompu, le Parti libéral du Québec (PLQ) a vu sa propre base lui faire défection. La mixture de fédéralisme mou et de droite économique offerte par la CAQ a séduit une bonne partie de cet électorat auquel se sont joints aussi les votes de celles et ceux qui voulaient se défaire des libéraux tout en s’accommodant des mêmes politiques économiques. La victoire de ce parti n’est pas celle des progressistes, mais on peut accueillir favorablement la transition pacifique du pouvoir que l’on ne doit jamais tenir pour acquise. Cette victoire démontre aussi que nos institutions autorisent le renouvellement partiel du corps des élu·e·s (que des journalistes les disent « inexpérimenté·e·s » prouve encore que la démocratie peut être justement le gouvernement de tout le monde).

À y regarder de plus près, la CAQ a profité de l’effondrement du vote libéral en partie seulement, car elle n’a pas fait le plein des 750 000 voix qui ont tourné le dos au PLQ en 2018. Ce dernier jouit donc, malgré son score historiquement le plus bas, d’une armée de réserve qui, compte tenu de son abstention en l’absence de menace référendaire, pourra être remobilisée en vue de la composition d’une « nouvelle équipe du changement ». Le succès de la formule caquiste, qui passe de troisième parti à gouvernement majoritaire, tient aussi à l’effondrement du Parti québécois (PQ) qui explique d’ailleurs les gains de QS.

Il faut se reporter aussi loin qu’en 1966 pour voir un gouvernement libéral chassé par une autre formation fédéraliste. Le retour de l’Union nationale au pouvoir à cette époque était absolument déprimant pour les progressistes. Il s’agissait d’une douche froide à saveur nationaliste conservatrice s’abattant sur une Révolution tranquille déjà passablement au ralenti. Divisée entre l’action terroriste clandestine, le Rassemblement pour l’indépendance nationale et le Parti socialiste du Québec (PSQ), la gauche est alors désorientée. La revue Parti pris et son pendant politique, le Mouvement de libération populaire, ayant investi principalement le PSQ qui obtient seulement 1090 votes, se divisent et meurent de leur incapacité à allier socialisme à indépendance. La naissance du PQ en 1968 fait suite, quant à elle, au sabordage de groupes de gauche et de droite qui rejoignent une coalition indépendantiste qui affiche des velléités sociales-démocrates et marginalise l’espace à sa gauche.

Les élections de 2018 portent au pouvoir un rejeton de la vieille option du nationalisme conservateur, mais elles traduisent pour la première fois une percée d’une gauche de gauche. En doublant les appuis obtenus en 2014, les 650 000 votes qui sont allés à QS concrétisent les efforts de mobilisation, de concertation et d’union de la gauche des vingt-cinq dernières années. Cette percée est incontestable et inespérée en ce qui concerne les comtés hors de Montréal. Elle est aussi à la mesure du défi qui attend QS à propos de la définition d’une ligne politique qui permettrait de ne pas retomber dans les ornières des arguties tactiques sur le statut constitutionnel du Québec, alors que la maison brûle, que les services publics sont exsangues et que l’environnement s’en va à vau-l’eau.

La victoire de Mario Dumont

Bien qu’il se soit retiré de la vie politique officielle en 2008, Mario Dumont est le précurseur de la victoire de Legault. Malgré la raclée que les élections anticipées avaient fait subir à l’Action démocratique du Québec (ADQ) qu’il dirigeait alors, l’adéquisation du discours social québécois était déjà chose faite au moment de sa démission.

En effet, c’est à Dumont que l’on doit la version contemporaine d’un autonomisme sans contenu et la conception du politicien comme extension parlementaire de l’Institut économique de Montréal. Pis encore, c’est à celui-ci qu’il faut attribuer l’exploitation électoraliste de la xénophobie qu’il a lui-même excitée en dénonçant la fausse crise des accommodements raisonnables. À l’hiver 2007, Dumont a su convertir, dans l’urne, la fabrication médiatique d’une névrose collective à l’égard de la question musulmane et son parti a grimpé alors au rang d’opposition officielle.

En cette même année 2007 – année aussi faste que funeste pour comprendre notre situation actuelle –, l’ADQ a introduit dans l’enceinte du Parlement la stigmatisation des minorités. Ce fut une manœuvre irresponsable qui est restée indifférente aux conséquences réelles et quotidiennes qu’un tel discours a entraînées quant à la sécurité des individus ainsi pointés du doigt. Elle était d’autant plus cynique qu’elle ne s’intéressait pas non plus à leur intégration socio-économique réelle en tant que Québécois·es de plein droit.

Soutenu par le groupe Quebecor et favorisé par l’exploitation médiatique de l’Affaire Hérouxville et de ses « normes de vie » – triste prototype de la future « charte des valeurs » péquiste – le legs de Dumont demeure au-delà de sa carrière en politique active. Son discours n’a cessé d’être labouré depuis tant par le PQ que la CAQ tout en facilitant le jeu du PLQ qui est aussi indifférent que les deux autres partis à la situation sociale des immigrant·e·s, mais sans stigmatiser leur identité religieuse. Or, à l’adéquisation d’un PQ à la recherche de conditions gagnantes, peu importe lesquelles, l’électorat a plutôt choisi sa mutation caquiste, préférant le moule original à la copie.

Les dividendes de 2012

Parallèlement à cette recomposition de la droite, la grande grève étudiante de 2012 a aussi mêlé les cartes de la conjoncture. Durant la puissante mobilisation du printemps, la critique frontale du désengagement social de l’État a été mise de l’avant. Pour la jeunesse étudiante et les générations plus âgées qui l’ont appuyée, la répression policière et légale du mouvement ne laissait plus de doute sur la véritable nature d’un État réduit à sa seule main droite, c’est-à-dire dépouillé des leviers de l’émancipation sociale et des attributs de la souveraineté populaire.

Devant ce mouvement social réel, aussi créatif que bavard, les médiacrates du groupe Quebecor vitupéraient en vain. Or le déclenchement d’élections anticipées – vieille recette des gouvernements arrivés au bout de leur course et de leurs lois spéciales – allait porter un dur coup et permettre au PQ de 2012-2014 de jouer encore au faux catalyseur d’une poussée de gauche, et ce, pour une toute dernière fois.

Durant le court interrègne péquiste, le gouvernement Marois a tétanisé l’élan de 2012 en disposant du « dossier étudiant » de manière expéditive et en se consacrant à une nouvelle tentative de ravir à l’ADQ-CAQ son électorat hostile à l’immigration. La campagne de la « charte des valeurs », menée par la crème des intellectuels nationalistes conservateurs, a remplacé la question sociale par la question identitaire en plus de dévoyer les raisons pour lesquelles le gouvernement libéral avait dû affronter l’une des plus grandes contestations populaires de l’histoire du Québec.

Les dividendes de 2012 ont néanmoins essaimé malgré cette tentative de détournement. La jeune génération en émergence à gauche, portée par une parole politique aussi exigeante que critique, a redéfini son rapport à l’État et à la représentation politique. Elle a fait l’expérience d’un mouvement collectif dépassant de loin ses porte-parole et ses icônes médiatiques. Elles et ils mènent des combats féministes, syndicaux, communautaires, pour les droits sociaux et la justice sociale. En délaissant les enjeux constitutionnels devenus identitaires, la mobilisation de cette jeunesse en faveur d’une démocratie horizontale a prouvé son efficacité dans la lutte contre les régimes austéritaires.

Pour l’émancipation sociale

En cela, la chute du PQ est grosse de leçons et de promesses pour les militant·e·s de QS. À force de vouloir réunir le plus vaste électorat possible en faveur de la souveraineté, le PQ s’est éteint dans une mise en abîme de sombres calculs. Le parti étant moins populaire que la souveraineté et celle-ci étant moins populaire que la « charte des valeurs », cette dernière devait tout simplement servir à raplomber la deuxième et sauver le premier. On aimerait pouvoir rire d’une logique aussi tordue, mais c’est bien là le résultat concret d’une séquence en cascade qui part d’une volonté initiale de conjuguer indépendance à question sociale, troque ensuite souveraineté-association pour bon gouvernement et confond enfin gouvernement et pouvoir tout court.

Que l’indépendance exige de former le front le plus large possible parmi tous les secteurs de la société, de gauche comme de droite, cela peut très bien se comprendre. Mais cela veut aussi dire qu’un tel front uni pour l’indépendance implique invariablement une mise en veilleuse de la question sociale. Pour s’en convaincre, la réponse à la question suivante signale toute l’étendue du problème : à partir de quand être « Québécois d’abord » passera devant la critique des dominants bien de chez nous ? Un simple arrimage théorique entre indépendance et question sociale ne saurait résoudre ce problème par magie. Une émancipation constitutionnelle de la province qui laisserait intacte la structure sociale reviendrait à se satisfaire de la déclaration de droits abstraits sans exercice réel. Toute la gauche est probablement d’accord sur ce constat. Or les pistes de solution apparaissent plutôt restreintes, car le privilège qu’a accordé le PQ au nationalisme puis à l’identitaire a abouti à un projet de souveraineté puis de laïcité au bénéfice, disait Bernard Drainville, de « l’État lui-même » et non du progrès social. Comme l’a bien vu Daniel Bensaïd, « [la] laïcité (comme la “ citoyenneté ”) retentit de plus en plus comme un mot tambour : plus il devient creux, plus il fait du bruit. Ou plus on fait de bruit à son propos. […] On ne saurait pourtant défendre la laïcité d’une main alors qu’on procède de l’autre à la privatisation rampante de l’espace public en général et de l’école publique en particulier [1] ».

À QS, les appels au pays à faire procurent sans conteste un supplément d’âme et d’euphorie romantique lors des soirs de rassemblement. Il n’en reste pas moins que le Canada n’est pas le miroir inversé de ce que nous pensons être. Les différentes législatures provinciales présentent des rapports de force semblable aux nôtres entre la gauche et la droite et le multipartisme y ébranle la tradition britannique de la stabilité et du fair-play entre gens bien nés. La désinhibition politique et médiatique se répand partout. La CAQ soutient des positions alignées sur le gouvernement conservateur de l’Ontario et leur personnel politique transite par le Parti conservateur du Canada, qui se prépare à profiter d’un alignement des forces de droite. Le paysage n’est pas rose. Mais n’y a-t-il pas là justement davantage de raisons pour s’unir avec les franges écologistes, féministes, antiracistes et socialistes de tout le continent plutôt que de s’illusionner quant à un possible arrimage entre récit national et question sociale ?

La politique peut et doit nous surprendre. Il y a des raisons de croire que 2018 nous amènera ailleurs. Pour aller de l’avant, une orientation nouvelle doit savoir tourner la page sur des compromis impossibles qui se sont avérés, au fond, des compromissions.


[1Daniel Bensaïd, « Dans et par l’histoire. Retours sur la Question juive », dans Karl Marx, Sur la question juive, Paris, La Fabrique, 2006, p. 95.

Thèmes de recherche Politique québécoise, Histoire
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