No 77 - déc. 2018 / janv. 2019

Réponse à Michel Belley

Le jupon qui dépasse

Martine Delvaux répond au billet « Sexologie et politique victimaire » de Michel Belley, chercheur retraité du domaine pharmaceutique, membre des Sceptiques du Québec et de l’Association humaniste du Québec.

Depuis la fin de l’année 2017, dès après la montée du mouvement #moiaussi, on annonce un ressac. On me demande, régulièrement, en tant que féministe radicale victimaire non-scientifiquement fiable qui voit des violences sexuelles là où il n’y a que des gestes de séduction que je suis trop prude de vouloir accueillir, si j’ai peur du backlash. À chaque fois, ma réponse : le backlash est déjà là, il ne se calme jamais, les féministes travaillent toujours dans un contexte de backlash et ce n’est pas un ressac un peu plus important, une vague un peu plus forte, qui va réussir à nous faire taire.

Cher monsieur Belley, je vous réponds donc aujourd’hui personnellement pour vous le dire à vous. Il ne sert à rien de nous asséner des coups : nous n’avons pas peur. Vos propos sont cousus de fil blanc. Masculin et très blanc. De toute évidence, vous n’avez pas lu le code criminel et n’êtes pas au courant des différentes politiques concernant le harcèlement sexuel ou les violences à caractère sexuel qui existent ou sont en voie d’exister dans les cégeps et les universités. Vous mélangez tout, dans un feu d’artifice de poudre aux yeux qui a pour objectif de nous faire dévier de la route que nous suivons, bon an mal an, évitant les bâtons dans les roues que nous mettent des gens comme vous.

Votre jupon dépasse, comme on dit. C’est à croire que la victime, ici, ce n’est pas nous, mais vous. Dans un exercice de novlangue, ou d’identification projective, vous mettez sur notre dos ce que vous-mêmes vous sentez : une accusation. Une accusation tacite que vous entendez dans le fait, comme vous l’écrivez, qu’une bonne portion de la population peut se reconnaître non seulement comme victimes (dans le système que vous érigez, les féministes sont de ce côté) et comme agresseurs. Ce qui sous-tend votre texte, c’est ça : vous reconnaissez les gestes dénoncés, et de votre point de vue ce ne sont pas ceux que posent un agresseur. Un agresseur, ce n’est pas ça, ce n’est pas vous.

Votre discours se limite à ce qu’on a déjà entendu : le désir de pouvoir faire ce que vous voulez. Vous défendez un droit à ce que vous appelez des incivilités. Si j’en crois votre logique, un professeur de cégep ou d’université qui déshabille son étudiante du regard, c’est acceptable. Un professeur qui frôle le corps de son étudiante, ça l’est aussi. Un professeur qui fait des avances à son étudiante, voire qui s’impose sur elle dans un bar non loin de l’institution où il enseigne, ça ne représente pas une violence qui plus est parce que ça ne se passe pas sur le campus. Je pourrais continuer, mais je vais m’arrêter, parce que c’est bien là votre stratégie : nous enjoindre à vous expliquer, encore une fois, à repenser nos arguments de manière à vous présenter les choses pour que vous compreniez. Enfin. Qu’encore une fois on perde du temps de militance pour vous expliquer les choses à vous. Pour rien. Parce qu’en vérité, vous faites comme si vous ne compreniez pas. Vous exagérez votre opacité de manière non seulement à nous enflammer, mais à nous faire travailler. Mais nous ne mordons plus à l’hameçon d’une rhétorique aussi primaire que celle qui prend appui sur une banale inversion comme celle que vous proposez : les féministes vont s’opposer aux cours d’éducation sexuelle à cause des malaises que de tels cours provoqueraient. Des cours que, bien entendu, nous demandons sans arrêt, comme vous le savez sans doute.

Vous vous permettez d’attaquer une scientifique et son équipe (je note que vous les identifiez comme 11 autres « femmes » et non comme des « chercheures »). Vous écrivez comme si vous représentiez la neutralité. Mais il n’y a pas de neutralité, et vous n’êtes certainement pas objectif, comme l’indique la violence de vos propos. Des propos qui donnent l’impression d’une personne qui se sent attaquée.

Pour finir : les Femen se dénudent pour s’opposer aux violences sexuelles, pour les dénoncer. S’il y a un malaise, dans ce cas-là, il est sans aucun doute du côté de ceux qui, devant des poitrines de femmes nues, sont émoustillés. Un émoi auquel les Femen s’en prennent justement en se dénudant pour pouvoir écrire sur leur corps des slogans. Non c’est non. La vie des femmes compte. Personne ne me soumet.

Non, personne ne nous soumettra. Et vous non plus. Votre backlash ne l’emportera pas.

Thèmes de recherche Féminisme, Recherche scientifique
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