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Éditorial du no 59

On a raison de se révolter

Le Collectif de la revue À bâbord !

« Nous refusons l’appauvrissement humain, social, politique et intellectuel que l’offensive antisociale appelée austérité fait subir au monde, lui donnant ce visage patibulaire, cynique, servile, tout juste navré, médiocre, un brin sadique. » Tels sont les mots qui ouvrent le manifeste anonyme La guerre qu’on nous fait qui circule sur Internet depuis la fin février. Le choix de l’anonymat n’est pas fortuit. S’il brise avec l’habitude consistant à toujours devoir associer des signatures respectables à des idées contestataires, il reste que ce choix est en phase avec le climat actuel : la criminalisation de l’action collective.

Le manifeste ne s’en cache pas : « L’action syndicale, autonome ou directe, la grève, les pratiques politiques contre-hégémoniques, hors de la scène parlementaire, sont de plus en plus marginalisées, criminalisées, suspectées. » La liste de ces appareils d’intimidation d’État et de leurs effets croisés et cumulés est très longue : la fausse clémence dans l’application et le maintien intégral du règlement P-6 à Montréal, les demandes précoces d’injonction pour bloquer en amont d’éventuels votes de grève étudiante, la suppression pure et simple des corps intermédiaires et des conseils d’administration qui font obstacle à l’autorité gouvernementale, l’annulation de la visite du premier ministre Couillard en Outaouais en raison de manifestations syndicales jugées « intimidantes », la fronde tête baissée du gouvernement fédéral qui, contre l’avis d’une centaine de juristes, va de l’avant avec le projet de loi C-51 visant ni plus ni moins la criminalisation et la surveillance de tout groupe opposé à ses politiques, y compris en matière environnementale.

Ce cocktail de mesures et d’attitudes répressives entre en résonance avec la marchandise que quelques médiacrates diffusent jour après jour pour protéger les pouvoirs en place et répandre ce mélange toxique de peur, de racisme et d’impuissance auquel nous devrions nous résigner.

Ce vent autoritaire souffle un peu partout dans le monde. Pour écraser la moindre opposition à leur politique de démantèlement des solidarités, les élites ne manquent pas d’opportunisme et de cynisme. Leur machine de guerre instrumentalise autant la tragédie sanguinaire et criminelle que la laïcité ou le moindre mouvement de résistance. Dès le jour où des dictateurs ont voulu se mêler aux grandes manifestations populaires suite aux attaques contre Charlie Hebdo à Paris, il aurait fallu sonner l’alarme. Cette attaque a été instrumentalisée, dès les premières heures, par ceux-là et celles-là mêmes qui soutiennent la police des idées.

Lorsque des journalistes comptent le nombre de clics qui séparent la jeunesse de l’apologie du terrorisme ou enquêtent sur les livres qu’héberge une association universitaire, ils et elles participent aveuglément à un mouvement de censure, alors qu’en janvier dernier, le temps était à la défense unanime de la « liberté d’expression ». Ne soyons pas dupes : la chasse aux « radicaux » est bel et bien ouverte. Cette atmosphère de maccarthysme pénètre partout, y compris dans les bureaux de quelques esprits bien pensants, professeur·e·s de l’UQAM, qui s’estiment troublé·e·s par quelques « commandos » étudiants qui menaceraient la « liberté universitaire ». Alors que le Titanic coule, on débat de la couleur des murs. Une humeur petite-bourgeoise qui résonne si bien (est-ce un hasard ?) avec le populisme des radios-poubelles.

On a pourtant raison de se révolter. Que cela passe par l’anonymat, le graffiti, l’interpellation insolente, la manifestation légale « illégalisée », la contre-information, la contre-culture, l’action directe, la grève étudiante et syndicale, les moyens à notre disposition sont nombreux. La démocratie n’est pas ce régime ordonné, prévisible et coi que nos oligarques s’acharnent à vouloir brider. Le printemps que nous vivons au Québec montre que la lutte reprend, qu’elle s’apprend, qu’elle propose un idéal plus juste et une meilleure lecture des enjeux de l’heure puisqu’il existe, comme on le répète, 10 milliards de solutions à l’austérité.

Cette bataille, on la voit aussi se mener en Grèce, par la lutte impitoyable que font les institutions européennes à Syriza, un parti qui ose se dire radical et qui a choisi de s’attaquer de front aux grands principes du néolibéralisme. C’est la légitimité d’un gouvernement élu démocratiquement que l’on remet en cause, de même que la nécessité de gouverner pour la population plutôt que pour les élites financières. L’affrontement qui a lieu aujourd’hui en Grèce aura des répercussions extraordinaires ailleurs dans le monde et montrera jusqu’où on est prêt à aller pour étouffer la démocratie et dans quelle mesure, malgré tout, il est peut-être possible de remporter la victoire.

P.-S.

Illustration : Mathieu Chartrand

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