Humour et éducation

No 59 - avril / mai 2015

Humour et éducation

L’humour a-t-il sa place dans l’enseignement ? Peut-on apprendre grâce à lui ? A-t-il des vertus pédagogiques ? La réponse à ces questions est certainement positive et je suis convaincu que les artisans de Charlie Hebdo souhaitaient, tout autant que faire rire, donner à penser et faire réfléchir. En cela, ils et elles s’inscrivaient dans une tradition littéraire appelée satire, très ancienne puisqu’elle remonte à l’Antiquité.

À Charb, in memoriam

Satire et éducation

Pratiquer la satire, cela consiste à se moquer d’une personne, d’une institution, d’une pratique ou d’une croyance en en faisant ressortir les défauts par des procédés comme l’exagération, la parodie, la diminution.

En mettant ainsi au jour, par la moquerie, ce que ces institutions, personnes, etc. ont de ridicule ou d’indéfendable, la satire nous invite à les réévaluer et, peut-on espérer, à les changer. Elle réalise de la sorte une des grandes fonctions sociales de l’humour, qui est de dévoiler nos travers en nous invitant à les corriger : par là, la satire, on le voit, accomplit bien une fonction pédagogique.

Vous l’avez deviné : en un sens, on retrouve de la satire tous les jours dans tous les grands journaux, puisque les caricatures accomplissent en images ce que la satire fait avec des mots.

Vous l’avez aussi deviné : de la satire, c’est aussi ce que font à la télévision des émissions comme The Daily Show, de Jon Stewart, aux États-Unis, Les Guignols de l’info, en France, de même qu’Infoman ou ICI Laflaque au Québec.

Mais comment, précisément, la satire parvient-elle à provoquer ce rire qui voudrait faire réfléchir ? Comment, surtout, évite-t-elle ce terrible piège qui serait de heurter sans faire penser, de blesser sans inviter à changer – peut-être même en renforçant ce qu’on voulait affaiblir ?

Ce sont là des questions bien délicates et aux réponses cruciales, surtout si on pense utiliser la satire en classe.

Les procédés et limites

Récemment, en commentant l’affaire Charlie Hebdo, le romancier américain Tim Parks suggérait que c’est sur un arrière-plan de convictions partagées que la satire doit se situer pour être efficace [1]. Il donnait en exemple une satire aussi célèbre que réussie : la Modeste proposition sur les enfants pauvres d’Irlande de Jonathan Swift.

Nous sommes en Irlande en 1729. Une terrible et meurtrière famine fait rage, entre autres causée par les politiques menées par les Anglais.

Dans son livre, Swift décrit d’abord cette situation froidement, avec des données objectives, comme on le ferait dans un rapport officiel.

Puis, soudainement, sur le même ton, il lance : « Un Américain très avisé que j’ai connu à Londres m’a assuré qu’un jeune enfant en bonne santé et bien nourri constitue à l’âge d’un an un mets délicieux, nutritif et sain, qu’il soit cuit en daube, au pot, rôti à la broche ou au four, et j’ai tout lieu de croire qu’il s’accommode aussi bien en fricassée ou en ragoût. »

Voilà réglé, suggère Swift, le problème de la famine, en même temps qu’est trouvée une ingénieuse manière de relancer l’économie irlandaise. Tout le monde s’en réjouira, poursuit-il, y compris ces enfants qui considéreront « comme un grand bonheur d’avoir été vendus pour être mangés à l’âge d’un an et d’avoir évité par là toute une série d’infortunes par lesquelles ils sont passés et l’oppression des propriétaires ».

Cette satire est efficace, suggère Parks, parce qu’elle a pour arrière-plan des convictions communes, partagées même par les Anglais à qui Swift s’adresse : on ne mange pas les enfants, pas même les petits Irlandais.

Et puisque c’est le cas, on ne les tue pas non plus par des politiques qui provoquent des famines : celles-ci doivent donc être repensées.

L’humour en classe

Cette analyse me semble juste et elle a pour l’utilisation de la satire et de l’humour – en général et en classe en particulier – des conséquences aussi importantes que faciles à tirer. En voici une : utiliser la satire ou l’humour en classe est risqué et les dommages tant à la réputation de l’enseignant·e qu’à l’atmosphère de la classe peuvent être considérables si c’est raté. Ce sera le cas si votre blague n’est pas jugée drôle ou si votre satire est perçue comme humiliante pour un élève.

Mais lorsque qu’il est utilisé de manière judicieuse, les bénéfices de l’humour peuvent être grands. L’atmosphère de la classe peut s’en trouver améliorée, l’intérêt pour la matière et la participation peuvent augmenter, le stress diminuer, les relations entre élèves et entre enseignant·e·s et élèves être meilleures.

L’humour peut encore attirer ou maintenir l’attention, procurer une pause bienvenue dans une leçon ardue, faire tomber des barrières psychologiques et même faciliter l’expression d’idées qui autrement ne seraient pas avancées.

De plus, quelques recherches indiquent, et cela semble plausible, que les élèves ou les étudiant·e·s ont une perception plus positive d’un·e enseignant·e qui utilise (correctement) l’humour.

Voici justement deux suggestions pour utiliser l’humour en classe.

La blague didactique et mnémotechnique

La première m’est fournie par deux Américains qui ont récemment écrit une initiation à la philosophie (logique, métaphysique, éthique et tout le reste) entièrement composée de… blagues  [2]. Étonnant, non ?

Vous voulez connaître leur secret ? Le voici : ils utilisent de bonnes blagues judicieusement sélectionnées pour illustrer les concepts philosophiques. Pour initier à la philo, ce procédé s’avère redoutablement efficace, notamment pour se souvenir d’un concept.

Vous voulez un exemple ?

Prenez ce concept aristotélicien de telos, qui désigne cette tendance interne vers une finalité que posséderait tout ce qui peuple l’univers. Il n’est pas facile à saisir. Mais si, après vous l’avoir exposé et vous avoir donné à lire des passages d’Aristote où il l’explique, on vous raconte cette histoire qui met en scène Madame Goldstein, alors, après avoir fait sa connaissance, il y a de fortes chances que vous n’oublierez plus ni cette brave dame ni le concept de telos.

Jugez-en.

Madame Goldstein déambulait sur la rue avec ses deux petits-fils, quand elle croisa une connaissance qui ne les avait pas vus depuis longtemps. Cette personne lui demanda quel âge pouvaient bien avoir à présent les enfants.

Madame Goldstein répondit : « Le médecin a cinq ans et l’avocat sept ! »

J’ai eu recours à ce procédé en classe pour expliquer quelques concepts et il m’a semblé efficace. Si vous avez fait de même, je serais heureux d’entendre votre blague et le concept qu’elle éclaire.

Le mot d’esprit

Une autre manière de pratiquer l’humour en classe consiste à faire des mots d’esprit. On désigne ainsi un bon mot improvisé qui résout une difficulté de manière inattendue, qui clôt un débat par l’intelligence qu’il démontre ou qui fait apparaître sur une question des avenues qu’on ne soupçonnait pas. Cela produit toujours son petit effet en classe – mais encore faut-il que le mot soit vraiment… d’esprit.

Une histoire, de professeur justement, illustrera tout ça. En Chine, il y a très longtemps, un professeur allait de ville en ville pour prononcer devant d’autres savants une conférence sur un sujet technique et complexe. Il se déplaçait en carrosse conduit par un chauffeur à peu près de son âge. Celui-ci se révéla un bon compagnon et un homme brillant.

Au bout de quelques mois, à l’approche d’une ville, il dit au professeur :

— Je connais bien votre conférence à présent et je vous parie que je pourrais la donner à votre place.

— Peut-être bien. Mais comme tu sais, elles sont suivies de questions de l’auditoire, et là…

— Aucun problème, professeur, ce sont toujours les mêmes questions et je connais leurs réponses.

Piqué au jeu, le professeur suggéra qu’ils changent de vêtements et de rôle. Le chauffeur fit ce soir-là une conférence magnifique et répondit sans se tromper à toutes les questions ; elles avaient en effet toutes déjà été posées.

Mais, vers la fin de la soirée, une question inédite, difficile, fut posée. Le professeur, qui du fond de la salle observait la scène déguisé en chauffeur, entendit alors son compagnon répondre, en le pointant du doigt :

— Mes amis, vous avez été un auditoire formidable, m’avez écouté avec attention et posé de très difficiles questions. Mais la soirée est avancée et nous sommes tous fatigués. C’est sans doute ce qui explique que vous me posiez là une question facile, si facile en fait que même mon chauffeur saura y répondre…

L’ironie socratique

Impossible de parler d’humour et d’éducation sans évoquer le premier – et possiblement le plus grand – professeur de philosophie : Socrate.

Il avait recours à une arme très particulière, qui est aussi une forme d’humour : l’ironie. Notez bien que l’ironie n’a pas vraiment sa place en classe, du moins pas pour s’exercer sur des élèves ; mais ce n’est justement pas ainsi que Socrate l’utilisait. Cette ironie socratique consistait à feindre l’ignorance devant l’ignorant bouffi d’orgueil qui croit savoir et à le questionner en disant vouloir apprendre de lui. Le résultat de l’exercice, mené devant témoins, est qu’en bout de piste le prétendu savant perd peu à peu de sa prestance et est finalement contraint d’admettre sa propre ignorance.

On ne recommande pas de pratiquer cela en classe. Mais devant un Important doublé d’un Prétentieux, la valeur pédagogique de cette manière de faire peut être grande, sinon pour l’Important lui-même, du moins pour ceux et celles qui observent la joute verbale et qui concluront, comme l’enfant pointant du doigt le défilé des Importants, que cette royale personne est bel et bien nue.

Et que ce n’est vraiment pas beau à voir…


[1Tim Parks, « The limits of satire », New York Review of Books, 16 janvier 2015. Disponible en ligne : www.nybooks.com/blogs/nyrblog/2015/jan/16/charlie-hebdo-limits-satire.

[2Thomas Cathcart et Daniel Klein, Platon et son ornithorynque entrent dans un bar. La philosophie expliquée par les blagues (sans blague ?), Seuil, Paris, 2008.

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