Tombent les filles

No 59 - avril / mai 2015

Féminisme

Tombent les filles

« Why do you hate women ? », demande la détective Stella Gibson au meurtrier en série Paul Spector, dans la télésérie The Fall. La réponse se trouve peut-être dans la bouche de son héroïne, comme une provocation : « The basic human form is female. Maleness is a kind of birth defect. »

C’est cette malformation que la télésérie s’évertue à débusquer. Car si elle fait partie d’une longue liste de téléséries où s’amoncellent des cadavres de femmes, le réalisateur Allan Cubit, au lieu de reconduire une misogynie silencieuse sous couvert de suspense, fait place à un féminisme vocal et frontal qui a pour but de répéter autre chose que des disparitions. Au contraire, la télésérie met les femmes au premier plan, refuse de les faire tomber deux fois plutôt qu’une. « Let’s not refer to them as innocent… », ordonne Stella Gibson, l’héroïne de la télésérie, à ses collègues. « What if he kills a prostitute next or a woman walking home drunk, late at night, in a short skirt ? Will they be in some way less innocent, therefore less deserving ? Culpable ? The media loves to divide women into virgins and vamps, angels or whores. Let’s not encourage them.   »

Les propos tenus par la détective ne sont pas nouveaux. Son personnage traduit, pourrait-on dire, des lieux communs féministes, rappelant le b.a.-ba du sexisme et de la misogynie ordinaires. Mais c’est justement là l’intérêt du dialogue, comme si Gibson s’adressait aux téléspectateurs les plus communs, ceux qui cherchent et trouvent dans le visionnement des crime stories la confirmation de leur vision du monde, une sorte de statu quo. C’est ce que pointe la fin de la deuxième saison. Gibson regarde une vidéo tournée par le tueur où on voit la dernière femme qu’il a enlevée successivement le supplier de la laisser aller, tenter de le séduire, hurler de rage, sangloter de déses­poir, baisser les bras. La vidéo prend fin au moment où l’assassin, Paul Spector, s’empare de la caméra et la tourne vers lui pour s’adresser à la personne qu’il imagine en train de regarder  : «  Why the fuck are you watching this ? You sick shit. What the fuck is wrong with you ? » Plus tard, une fois arrêté par la police et interrogé par la détective, cette dernière lui demande, au sujet de la vidéo : « Who are you talking to ? Yourself ? Me ? People who like to read and watch shows about people like you ? »

Femmes-sujets

Dans une industrie qui se nourrit de cette chair à canon que sont les femmes,The Fall propose autre chose. Ici, on refuse la simplification, on ne réduit pas les femmes au statut d’image ou d’icône. On leur accorde d’être, pour reprendre le mot de Maggie Gyllenhaal lors de la dernière cérémonie des Golden Globes, « compliquées  ». Tout comme l’est la détective elle-même, compliquée, mais pas au point où son état psychique, sa vie mentale, sentimentale ou familiale deviennent le centre de l’attention (comme dans d’autres séries policières aux héroïnes féminines – qu’on pense à The Killing, The Bridge ou Homeland). Stella Gibson est d’abord et avant tout une femme intelligente et sensible, qui travaille et qui a du désir. Elle mène son enquête, occupe un poste important, compose avec ceux qu’elle supervise, et quand elle en a envie, elle prend des amant·e·s. C’est tout ce qu’on sait d’elle. C’est tout ce qui compte. Ainsi, ce que la détective refuse pour les victimes – mettre l’accent sur la vie qu’elles menaient et les juger, les culpabiliser –, la télésérie le refuse aussi pour la détective.

Stella Gibson est outrée, meurtrie par le mal fait aux femmes. Elle est témoin de cette chasse dont les femmes sont l’objet et qui passe aussi par leur transformation en images. Paul Spector non seulement attrape ses proies pour jouir du pouvoir de leur enlever la vie ; il le fait pour les transformer en œuvres d’art. Ce que la télésérie, elle, ne fait pas. Et quand elle le fait, c’est pour détourner les images, en révéler la misogynie. Il en est ainsi de la femme dans la baignoire, par exemple, scène peinte et filmée des millions de fois. Les personnages féminins de The Fall urinent, se brossent les dents, changent de vêtements, sans que ces gestes ne soient jamais érotisés, et sans qu’ils ne veuillent rien dire d’autre que ce qu’ils sont. Seuls les hommes cherchent à reléguer les femmes à un état de clichés, à en faire des « natures mortes » – mannequins, Barbies, dessins, photographies.

Ainsi, nous sommes devant deux rapports aux femmes, radicalement étrangers : celui de Gibson qui est dans la vie (la sienne et celle des femmes qu’elle veut sauver), celui de Spector (représentation exagérée de tous les hommes montrés dans la télésérie) qui est dans la mort, c’est-à-dire l’image. La télésérie est truffée de parallèles, de reprises et de répétitions entre la détective et le meurtrier. Tout a à voir, ici, avec ce que le personnage de Stella Gibson appelle le « doubling », un dédoublement qui concerne non seulement les personnages, mais le genre même de l’enquête policière. Car ce qui tombe, ici, plus que les corps de femmes tuées, c’est l’histoire elle-même, le jeu de chat et de souris entre une détective et celui qu’elle traque. On sait d’emblée qui est le meurtrier, et ce qui doit nous intéresser, ce n’est pas tant ses motivations, ni même l’identité de la détective : c’est la haine des femmes. La télé­série renverse les choses, proposant une super-héroïne plus grande que nature, à travers qui on enquête sur la misogynie. Toutes les violences y passent, du sexisme le plus banal à la violence la plus grave.

Car pour une fois, tout a à voir avec les femmes. Ce sont elles qu’on montre en premier, leur visage sur lequel on s’attarde, leurs mots qui viennent clore une scène. Sans que ce soit évident, toute l’action tourne autour des femmes, quelles qu’elles soient. En fait, la caméra de The Fall est un regard de femme tourné sur les téléséries qui capitalisent sur la violence faite aux femmes, comme pour en révéler le désir inconscient. Quel homme n’a pas fantasmé de soumettre une femme, demande Stella Gibson à un autre détective ? Et au collègue qui, malgré son refus de coucher avec lui, s’est s’imposé si fort qu’elle ait dû se libérer de son emprise en le frappant : « You came to my hotel room uninvited and mounted some drunken attack on me […] I was saying no, quite clearly, you ignored me and carried on. »

* * *

Si c’est à ce fantasme que répondent les téléséries, The Fall renvoie la balle, pour montrer ce que ça veut dire d’être une femme devant un écran qui présente sans cesse l’image de ce qui pourrait nous arriver. Comme dans les mots, bien connus, attribués à l’écrivaine Margaret Atwood, et qu’Allan Cubitt place dans la bouche de son héroïne :

A woman, I forget who, once asked a male friend why men felt threatened by women. She replied that they were afraid that women might laugh at them. When she asked a group of women why women felt threatened by men, they said : «  We’re afraid they might kill us. »

Thèmes de recherche Arts et culture, Féminisme
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