Pas pleurer : l’Espagne en feu

No 59 - avril / mai 2015

La littérature et la vie

Pas pleurer : l’Espagne en feu

Après le Nouveau Roman des années 1950-1960, l’écriture expérimentale et formaliste des années 1970, la pratique auto et ego fictionnelle des deux dernières décennies, les romanciers français actuels semblent renou­er avec l’Histoire, et plus particulièrement avec ses moments convulsifs. Patrick Deville, dans Viva, évoque ainsi le Mexique révolutionnaire effervescent des années 1930 pendant qu’Olivier Rolin, dans Le météorologue, décrit les effets de la terreur stalinienne au cours de la même période [1]. Lydie Salvayre prend le relais à sa maniè­re dans Pas pleurer (Seuil, 2014), récit qui dramatise la guerre civile d’Espagne, épisode parti­culièrement tragique de l’épopée révolutionnaire qui traverse et secoue le siècle et les continents durant ces années de feu.

De l’histoire à la fiction

D’origine espagnole, empruntant une veine autobiographique, l’auteure fait entendre une voix double dans le récit : celle par moments de sa mère évoquant l’Espagne de 1936 dans ses propres mots, restituant l’expérience originaire vécue à l’adolescence en Catalogne ; et la sienne propre en tant que narratrice dans d’autres passages, filtrant la parole maternelle, la tenant à distance et l’historicisant d’une certaine manière. Le récit fictif est en outre accompagné par le témoignage de l’écrivain Georges Bernanos qui a assisté aux événements en direct sur l’île de Majorque, dénonçant la férocité de la répression franquiste dans Les Grands cimetières sous la lune, publié en 1938, alors que la guerre civile avait atteint son plus haut niveau d’intensité.

Le témoignage de Bernanos est sollicité surtout pour illustrer le caractère sanglant, féroce de ce conflit et pour stigmatiser la posture réactionnaire et hypocrite de l’Église d’Espagne et des forces sociales qu’elle couvre de ses bénédictions. Il vaut d’autant plus que l’écrivain est un catholique de droite, sympathisant monarchiste, et que son propre fils a rejoint la Phalange, une organisation fasciste, à laquelle il a adhéré par conviction et qu’il quittera après avoir pris conscience de ses exactions. Bernanos, partisan de l’ordre au début de la guerre civile, est toutefois rapidement horrifié par la terreur franquiste, et surtout par la rhétorique bondieusarde qui la légitime. Il la dénonce d’abord dans des articles courageux, s’en prenant vigoureusement à l’Église, et dans son livre, souvent cité, qui sert ici surtout de toile de fond pour accentuer le caractère d’authenticité historique du récit proprement romanesque de Lydie Salvayre.

Un roman à thèse ?

L’écrivaine donne à son propos une forme assez didactique. Il s’agit visiblement pour elle de réactiver la mémoire de la guerre d’Espagne et ce projet s’incarne dans une structure largement manichéenne qui met en opposition frontale les républicains et les franquistes, les anarchistes et les communistes dans le camp républicain. Et cette opposition est mise en œuvre à travers la représentation contrastée de deux familles archétypiques, une famille prolétarienne d’ouvriers agricoles d’un petit village perdu de l’arrière-pays de Barcelone étant confrontée à une famille bourgeoise d’origine aristocratique, approche qui ne manque pas de parenté avec celle déployée par un Zola dans Germinal.

Salvayre insiste surtout sur l’évocation de la famille ouvrière et plus particulièrement de la fille de la maison, Montserrat, utilisée aussi comme principale voix narrative du roman. À 15 ans, celle-ci, qui est très peu scolarisée, est déjà vouée à devenir une domestique, une bonne au service de la famille bourgeoise des Burgos. Au moment où elle y est présentée par sa mère, paysanne catholique soumise depuis des générations, fascinée par ceux qui ont des biens et du pouvoir, la guerre civile est déclenchée par l’insurrection de Franco et des généraux qui le soutiennent en juillet 1936. Éveillée politiquement par son jeune frère Josep, ouvrier agricole qui a fait siennes les idées anarchistes, séduit par la figure légendaire de Durruti, rebelle romantique et révolutionnaire héroïque dont il rejoindra la célèbre « colonne » de combat, Montserrat refuse de travailler pour les Burgos et quitte son village pour Barcelone, alors en pleine fièvre insurrectionnelle.

Elle connaît alors le moment magique de son existence, celui qui auréolera sa vie entière, qui sera aussi marquant que bref, pour lequel en somme il aura valu la peine de vivre. Elle découvre le monde moderne, un univers urbain en mouvement constant, qui constitue l’envers de celui immobile de son enfance, déterminé par la répétition et la fatalité. Elle fait un apprentissage enivrant de la liberté de penser, de la créativité sociale à travers l’expérience des communes auto­gérées, de la liberté des mœurs, de la camaraderie, de l’amour libre, entretenant une fugace mais incen­diaire liaison avec un membre français des Brigades internationales qu’elle s’imagine porter le nom d’André Malraux, ce qui lui assure une dimen­sion mythique, et dont elle deviendra encein­te !


[1Voir ma chronique « 1937 : L’Histoire trébuche » dans À bâbord !, no 57, décembre 2014-janvier 2015

Thèmes de recherche Livres, Histoire
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