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Pendant ce temps au Kirghizistan

Discours et loi homophobes

Émile Duchesne

À peine 17 ans après l’avoir légalisé, le Kirghizistan s’apprête de nouveau à criminaliser l’homosexualité. Le projet de loi qui prévoit rendre illégal tout commentaire positif envers des « comportements sexuels non traditionnels » en était à sa deuxième lecture au Parlement au moment d’écrire ces lignes. Alors que les groupes anti-gais sont plus visibles que jamais et que leur discours jouit d’une quasi-hégémonie dans les médias kirghiz, qu’en est-il des groupes LGBT qui tentent de contester cette loi qui leur rendra la vie impossible ?

On parle souvent du Kirghizistan comme d’un îlot de démocratie en Asie centrale. Malgré des lacunes démocratiques évidentes, le pays n’a en effet rien à envier aux républiques voisines. « On est un peu victime de notre liberté  », explique en riant Nurbek, un homosexuel kirghiz de 32 ans. Si les autres républiques d’Asie centrale ne songent pas à bannir l’homosexualité, c’est que, selon les discours officiels, elle n’y existe tout simplement pas !

Le comble de l’ironie est que beaucoup d’Ouzbeks, de Tadjiks, de Turkmènes et de Kazakhs fuient au Kirghizistan pour pouvoir y vivre leur orientation sexuelle en relative liberté. L’héritage soviétique et musulman fait en sorte qu’il est difficile de vivre en tant que LGBT en Asie centrale. « Quand j’étais jeune, je n’avais aucune information là-dessus. C’était quelque chose dont on se moquait. Je suis allé à la bibliothèque de mon village, et tout ce que j’ai pu trouver à l’époque, c’était une vieille encyclopédie soviétique qui disait que l’homosexualité était une maladie », se souvient Nurbek.

« Une explosion des crimes haineux »

Avec les discussions entourant la nouvelle loi anti-gais, les crimes haineux envers les homosexuel·le·s ont explosé. « J’ai été battu dans la rue avec mes amis homosexuels sous le simple motif que nous n’étions pas hétéros », raconte Nurbek.

L’organisme Kyrgyz Indigo, un des deux organismes qui défendent les droits LGBT au Kirghizistan, constate aussi une telle augmentation.

« Il existe des groupes organisés qui cherchent des gens de la communauté sur Internet et les invitent dans le seul but de les battre et de les humilier. Le mois passé, des gens ont kidnappé un jeune homosexuel et l’ont forcé à creuser sa propre tombe au milieu de nulle part », témoigne Dastan Kasmamytov de Kyrgyz Indigo.

Il est également difficile de se tourner vers la police. « Les policiers ont refusé d’inclure dans leur rapport que j’ai été battu à cause de mon orientation sexuelle », raconte ainsi Nurbek. De manière générale, les policiers perpétuent eux-mêmes la haine envers la communauté LGBT. « Les gens de la communauté sont souvent la cible de brutalité policière et de chantage. Mon propre père est victime de chantage de la part de la police parce que je suis une figure visible de la communauté », explique Dastan Kasmamytov.

L’influence de la Russie

Il est difficile de ne pas voir une influence directe de la Russie sur la situ­ation au Kirghizistan. Rappelons que la Russie a adopté une loi interdisant la « propagande homosexuelle » devant des mineurs en 2013. Depuis son indépendance, le Kirghizistan a toujours entretenu des liens privilégiés avec celle-ci. Ce rapprochement a atteint son paroxysme le 1er janvier dernier avec l’entrée en vigueur de l’union douanière eurasiatique : cet accord économique, amorcé par la Russie, fait en sorte d’intégrer les marchés russe, biélorusse, kazakh et kirghiz.

L’influence des médias russes se fait également sentir. «  Ils influencent beaucoup l’opinion publique dans l’espace postsoviétique. Ce n’est pas un hasard si des lois sur la propagande homosexuelle sont discutées en Moldavie, en Ukraine, en Arménie, en Lettonie, au Kirghizistan et nulle part ailleurs dans le monde  », précise Dastan.

La frontière est mince, voire inexistante, entre groupes pro-russes et anti-gais au Kirghizistan. Les manifestations anti-gais sont accompagnées de longs discours vantant la Russie de Vladimir Poutine. « On suspecte que les groupes anti-gais sont financés par des capitaux provenant de Russie. Ils disposent de moyens que l’on ne peut pas expliquer autrement », explique Dastan.

De la difficulté de contester et des effets de la loi

Le peu d’appuis logistique et financier aux groupes LGBT rend leur tâche difficile. « Je n’ai plus de salaire, mais je considère toujours ce que je fais à Kyrgyz Indigo comme mon emploi  », se désole Dastan. Comme le droit de manifester n’est pas assuré au Kirghizistan, les organismes LGBT n’organisent pas de rassemblements. La possibilité d’affrontements violents avec les groupes anti-gais pèse aussi dans la balance.

Au final, il y a plus que les droits LGBT qui sont en jeu. Les implications du terme « comportements sexuels non traditionnels » sont incertaines. « On craint que la loi touche également la contraception, la santé sexuelle, etc. », conclut Dastan. Les impacts de la loi auront des effets dévastateurs sur la communauté LGBT. « Il y aura davantage de groupes clandestins. Souvent sous l’égide d’un patriarche, ces groupes ont des hiérarchies très strictes qui impliquent des initiations et des pratiques dangereuses et non sécuritaires. Pour ma part je quitterai, je ne veux pas vivre dans un pays qui ruine ma vie », raconte Nurbek. Inutile de dire que Kyrgyz Indigo devra fermer ses portes.

P.-S.

L’auteur est étudiant en Anthropologie. Il était au Kirghizistan au cours des derniers mois.

Photo : asianews.it

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