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« Parti des urnes, parti de la rue »

Grandeur et misère de QS

Débat politique

Simon Tremblay-Pépin

Québec solidaire aura 10 ans l’an prochain. J’étais à son congrès de fondation en février 2006. J’ai été membre de son comité de coordination jusqu’en 2009. Si d’autres activités m’occupent en ce moment, je suis toujours attentif à ce qu’il advient de ce parti dont les idéaux politiques correspondent aux miens. Alors que des partis similaires – Syriza en Grèce, Podemos en Espagne – connaissent des vagues d’appui populaire sans précédent, comment comprendre l’évolution bien différente de Québec solidaire ?

D’aucuns parleront de stagnation ou de trop lente croissance : il est peut-être temps de voir quels sont les problèmes et défis du jeune parti politique alors qu’un nouveau cycle politique s’enclenche au Québec. Il est impossible ici d’aborder toutes les questions qu’il serait nécessaire de soulever. Je me contenterai d’une seule d’entre elles : le rôle politique du parti. Bien sûr, on ne peut considérer que la situation actuelle de celui-ci soit due uniquement à ce que j’avancerai. Cependant, il me semble qu’il s’agit d’une question essentielle qui, contrairement à beaucoup d’autres en politique, dépend d’abord de la volonté des militant·e·s du parti pour évoluer. Je me consacrerai à faire une critique de la manière dont a été appliquée l’idée de « parti des urnes, parti de la rue » qui s’était développée du temps de l’Union des forces progressistes (UFP). Quel était le but de cette vision du rôle du parti ? Comment s’est-elle réalisée ? Quels en ont été les écueils ?

Définir Québec solidaire comme parti des urnes, parti de la rue, c’est souligner le lien prioritaire que le parti doit entretenir avec les mouvements sociaux. Si tout le monde à QS n’adhère pas à la formulation, l’idée du lien fort avec les mouvements sociaux fait largement consensus dans les rangs de l’organisation.

Le spectre de l’entrisme

Or, le lien entre parti politique de gauche et mouvements sociaux est une question qui a une histoire au Québec. Depuis 1980, le spectre des groupes marxistes-léninistes et de leur approche sur cette question hante notre action politique. Inutile d’en faire la description précise, rappelons seulement que le parti se concevait comme la direction des mouvements sociaux et invitait ses membres à infiltrer ces mouvements pour y faire adopter la « ligne juste » émanant du comité central. Le traumatisme venant de cette période a participé à rendre, pour une grande partie de la gauche, l’idée même de formation d’un parti politique impensable pendant la majeure partie des années 1980 et 1990.

Le Rassemblement pour l’alternative politique, l’UFP et Option citoyenne sont venus, à partir de la fin des années 1990 et du début des années 2000, rouvrir cette possibilité politique. Mais les fantômes ML rôdaient toujours dans nos têtes. Le respect de « l’autonomie des mouvements sociaux » était la traduction de la crainte de voir ressurgir au sein de QS les luttes de lignes, le noyautage et la division en plusieurs chapelles idéologiques. Ces dangers ont été évités en établissant une entente tacite entre Québec solidaire et les mouvements sociaux. C’est cette entente qui est à mon avis la concrétisation du mantra parti des urnes, parti de la rue.

Le porte-voix…

Cette entente consistait à faire de Québec solidaire le porteur sur le champ de la politique partisane des revendications des mouvements sociaux. Tant dans la construction de son programme que dans celle de ses engagements électoraux ; tant dans son action politique dans la rue qu’à l’Assemblée nationale ; le parti des urnes, parti de la rue était le porte-voix des mouvements sociaux. Cela s’est concrétisé de multiples manières : de la reprises mot pour mot de revendications des mouvements sociaux dans les engagements de QS jusqu’à l’appel de participation aux manifs en passant par les questions des député·e·s, les remises de pétition et la préparation de dossiers à l’Assemblée nationale.

Cette stratégie eut d’importants avantages pour le parti naissant. D’abord, au niveau programmatique, cela lui a permis de s’appuyer sur des années de travail et de recherche de la part des mouvements sociaux, mais aussi de s’attirer la sympathie de militant·e·s bien heureux de voir leurs positions reprises. Rapidement, le parti est aussi devenu un vecteur de mobilisation pour les mouvements sociaux. Voir les rangs d’une mobilisation grossir parce que Québec solidaire y participe, pouvoir faire pression sur les député·e·s du gouvernement par l’entremise d’un groupe parlementaire, profiter de la crédibilité des porte-parole du parti pour faire avancer une cause, tout cela n’était pas sans intérêt pour les mouvements sociaux.

Cependant, cette entente tacite a montré, surtout dans les dernières années, d’importantes limites. Du côté de la proposition politique, elle fait apparaître QS comme un simple canalisateur des organisations « progressistes », sans une identité propre ou une stature particulière. C’est ce qui est à l’origine de la critique du programme de QS comme liste d’épicerie de revendications. Pour son programme, comme pour son action politique, QS semble à la remorque des autres organisations de la gauche québécoise.

Ce manque d’initiative politique a des conséquences organisationnelles importantes. Québec solidaire a été fondé par des gens qui étaient impliqués ailleurs, dans d’autres groupes. Le parti devenait pour la plupart d’entre eux et elles un deuxième lieu de mobilisation. On venait y porter ses positions dans les congrès et on s’impliquait intensément pendant la période électorale. Pour la plupart de ses militant·e·s, on s’occupait d’autres choses le reste du temps. L’entente tacite du parti des urnes, parti de la rue fonctionnait.

… en quête de sa propre voix

Or, depuis ce temps le membership du parti a grandi et changé. Pour une bonne part de la dizaine de milliers de membres actuels, Québec solidaire est le seul lieu de militantisme. Que leur offre-t-on comme implication : du recrutement, de la poutine organisationnelle et des grands rassemblements. Il est dur d’y voir un lieu d’implication particulièrement emballant où on peut réaliser des gains politiques. Soyons bien clair. Ce n’est pas que QS rebute particulièrement à gauche. On entend assez peu de critiques qui soutiendraient que son programme se soit recentré ou que ses porte-parole se soient montrés politiquement odieux. Non, il demeure une relative sympathie à l’endroit de QS. Par exemple, il y a eu un accueil plutôt enjoué à gauche devant l’élection de Manon Massé. Pas d’antipathie, donc, mais le parti dégage néanmoins une certaine impression d’ennui, de stagnation qui ne donne pas le goût de s’y joindre.

Ce n’est pas pour rien. Imaginons un instant quelqu’un qui partage les valeurs de Québec solidaire et souhaite s’y impliquer. Dans la plupart des associations locales, cela signifiera aller dans une ou deux assemblées générales par année ou faire partie du comité de coordination locale ou de ses sous-comités. La première option signifie assister à des réunions souvent laborieuses et sans grandes conséquences immédiates pour la personne concernée. La deuxième consiste surtout à répondre aux demandes de l’organisation nationale – en matière de programme, de statuts, de campagne, de mobilisation sur le terrain, etc. –, d’organiser le renouvellement des membres locaux et les prochaines élections. L’action transformatrice apparaît bien lointaine. Il y a bien ici et là quelques campagnes politiques – souvent plus axées sur la sensibilisation que sur l’action –, mais combien d’associations locales les mènent de façon active ?

On pourrait bien sûr répondre à ceux et celles qui jugent la vie du parti morne et ennuyeuse : « Oui, mais c’est ça un parti politique. » Je crois qu’il est peut-être temps, si nous voulons voir ce parti évoluer, d’avoir une autre approche. Je crois que l’entente tacite entre Québec solidaire et les mouvements sociaux a vécu. Il est temps que ce parti prenne une voix et une place qui lui soient propres.

Cela signifiera collaborer, discuter, dialoguer, mais aussi ne pas être toujours d’accord avec les mouvements sociaux. Prendre l’initiative sur certains dossiers : faire des actions politiques qui dépassent ce que fait normalement un parti politique au Québec. Avoir pour objectif d’obtenir des gains politiques concrets et immédiats, même sans être au pouvoir. Repenser le rôle de l’action parlementaire pour un parti de gauche. Saisir l’opportunité de mobilisation sociale que représentent des milliers de membres partout au Québec.

Un parti en mouvement

Comment rendre concret ce dépassement ? On pourrait envisager de multiples voies : évoquons-en une. Québec solidaire pourrait fixer des objectifs de transformation sociale prioritaires, des choses qu’il faut et qu’on peut changer maintenant. Ses militant·e·s ont l’expérience des tactiques des mouvements sociaux – manifs, coups d’éclat, actions dérangeantes, etc. –, pourquoi ne pas en faire usage ? De façon différenciée en fonction des régions et de l’état des organisations, mais pas simplement dans le discours ou dans la sensibilisation. Certaines circonscriptions ont déjà mené semblables combats, dans Hochelaga-Maisonneuve ou dans Sainte-Marie-St-Jacques par exemple. On semble en faire des bilans positifs, pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas généraliser ces pratiques ?

Imaginons un instant un parti qui profite de son étendue nationale pour transformer immédiatement la société. Peut-être par de petits changements au début, mais par des choses concrètes. Imaginons un parti mobilisé constamment autour de certains enjeux, qui pose des gestes et se fait connaître parce qu’il change la vie des gens.

Il s’agirait d’un autre modèle de parti, loin de celui auquel nous ont habitués libéraux et péquistes, mais il me semble à la fois plus approprié et plus emballant. Il est temps de sortir Québec solidaire des ornières tracées par sa courte histoire.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Simon Tremblay-Pépin

Chercheur à l’IRIS

P.-S.

Photo : Luciano Benvenuto

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