Dossier : Nouvelles résistances, nouvelles voies d’émancipation

Vers un nouveau sujet historique ?

Philippe Boudreau

En introduction du livre Publics rebelles [1], Daniel Drache s’interroge : « Que penser de ces publics en colère, rebelles, qui s’organisent eux-mêmes tout en reconfigurant la sphère de la communication interactive et en modifiant le paysage de la politique électorale ? » Il entend décoder cette nouvelle géographie du pouvoir, c’est-à-dire élucider « pourquoi et comment les gens décident [...] de se constituer en communauté, de modifier la conversation publique, de se mobiliser, puis de se déconnecter pour traiter d’autres questions hors-ligne ».

Sa thèse pourrait se résumer ainsi : on assiste à un phénomène politique sans précédent dans l’histoire, à savoir l’émergence d’un nouveau public « nourri par la méfiance et la suspicion à l’égard des pouvoirs en place, et assisté par les nouveaux flux culturels de personnes, d’idées et d’informations ». Les élites économiques et politiques sont déroutées par l’influence de ce nouvel acteur multiforme, dont « personne ne parvient à brider l’évolution rapide  », celui-ci pouvant compter sur une « organisation innovante et ouverte ». Il étaye sa démonstration en invoquant l’impact d’événements phares survenus après la crise capitaliste mondiale de 2008 : Occupy Wall Street, le Printemps arabe, la résistance contre les mesures d’austérité en Europe, la mobilisation des carrés rouges en 2012, etc.

La globalisation a engendré un méta-acteur

Au cœur des raisons de l’émergence de ce nouveau sujet historique propulsé à l’avant-scène de l’actualité mondiale, se trouve un profond désenchantement face aux dividendes de la globalisation. Drache soumet en outre que trois récits de la mondialisation ont successivement prédominé dans la conscience publique. Le premier promettait au début des années 1980 une plus grande prospérité générale, au rythme de la déréglementation, du rétrécissement des pouvoirs de l’État-nation et de l’accroissement de la liberté des entreprises multinationales. Le second a insisté «  sur les possibilités que permettaient le progrès technologique et la montée en force des informaticiens » ; il s’accompagnait d’un processus de délocalisation du travail. Avec le troisième, « l’attention des publics est passée des marchés au difficile problème de la gouvernance mondiale ». Ce dernier récit, actuellement en cours d’évolution, restaure l’enjeu de l’État-providence comme rempart devant la globalisation et ranime «  l’importance de l’identité, de l’appartenance et de la citoyenneté ».

Le nouveau public s’est constitué au travers des aléas de cette globalisation, dont les coûts sociaux se sont avérés prohibitifs. Il s’est construit dans la dichotomie ayant opposé les intérêts privés du marché et les préoccupations de la majorité en faveur de l’équité, de la démocratie et d’une sécurité pour tous et toutes. Les promesses non tenues du libre-échange, ainsi que les nouveaux moyens de circulation de l’information, ont créé une opinion publique plus critique à l’égard des élites, moins déférente à l’égard des institutions politiques et moins fidèle dans ses affiliations partisanes ou catégorielles. Drache conçoit qu’un méta-acteur, le public connecté (alias e-public, comptant 1,2 milliard d’individus), a ainsi fait irruption dans une nouvelle arène, sorte de société civile internationale, où se joue désormais – en partie – l’affrontement avec les forces du marché.

Internet : une plateforme déterminante

Drache examine « le nouvel univers numérique dans lequel les publics se sont installés et au moyen duquel ils articulent leurs besoins  ». Il y analyse les caractéristiques des internautes, puis tente de mesurer l’ampleur et les attributs de leur force, tant individuelle que collective. Il propose une cartographie du e-public et recense une variété des tactiques que celui-ci emploie pour diffuser ses critiques ou imposer son ordre du jour. Le numérique a ouvert la voie à « de nouvelles pratiques citoyennes  » ; plus précisément, la dissension en ligne a « rapatrié l’idée du bien commun [...] en tant qu’élément indispensable du débat politique moderne ».

L’auteur repense la grammaire gauche/droite en fonction des transformations décrites dans les deux premiers tiers du livre. Il propose en outre une boussole postmoderne, mieux à même de rendre compte, estime-t-il, des clivages sur lesquels se fondent aujourd’hui les sensibilités idéologiques progressistes. Drache offre aussi une nomenclature des publics dissidents ou mécontents. La droite n’est pas en reste, elle qui laisse sa marque dans l’univers numérique comme ailleurs ; dans son cas, le professeur torontois revisite les credo de cette tendance politique afin de nous indiquer les points cardinaux de la posture conformiste.

Réinvestir le domaine public

Le dernier chapitre amène Drache à refaire la généalogie de la notion de domaine public à l’échelle des royaumes, des États et éventuellement de la sphère internationale. Au fur et à mesure que celui-ci se solidifie, c’est la citoyenneté au sens fort qui s’épanouit. L’accès à l’éducation et à l’information ouvre la possibilité d’un monde public réellement coextensif d’une participation populaire, plutôt que construit d’en haut par l’État. L’auteur cherche à savoir si le socle de la citoyenneté peut également exister à une autre échelle que celle de l’État-nation, alors que prennent forme les prémices d’une gouvernance mondiale ainsi que des expériences politiques intégratrices à l’échelle continentale.

Le livre appelle toutefois un certain nombre de réserves. D’abord, on se demande ce qu’il advient des vieux marqueurs identitaires (sexe, classe, nation, etc.) à l’heure de l’émergence de ce nouveau public. Ceux-ci sont absents du portrait d’ensemble et l’analyse postmoderne de Drache invite dans une bonne mesure au dépassement de ce type de rapports sociaux, s’agissant de la compréhension des formes contemporaines de mobilisations citoyennes. Or, l’actualité internationale et nationale regorge d’exemples suggérant qu’au contraire, les filiations traditionnelles ne cessent de jouer un rôle déterminant dans la vie politique, en structurant jusqu’à un certain point la dissension.

Dans le même ordre d’idées, une certaine forme d’apologie du e-public peut parfois créer un malaise. Il arrive que l’auteur exagère les mérites du micromilitantisme de la Toile, tout en minimisant les possibilités offertes par les vieux acteurs collectifs. Ainsi, il écrit : « Les médias sociaux ont remplacé les syndicats et les autres organisations collectives et [...] deviennent l’unique institution ayant la capacité de mobiliser les foules ». Les partis ne sont pas évacués, mais ils sont traités comme un phénomène ontologiquement séparé du mouvement de la société civile et on voit mal comment certains d’entre eux auraient pu ou pourraient émerger d’une action militante quelconque.

Malgré cela, cet ouvrage demeure un apport significatif à l’étude de l’émergence de nouveaux acteurs collectifs, par-delà les vieux mouvements sociaux. Il nourrit notre compréhension des termes selon lesquels se recompose l’action collective aujourd’hui, à une échelle souvent ignorée par la recherche en sciences sociales, parce que plus difficile à appréhender.

P.-S.

Photo : Rémi Leroux

NOTES

[1] Daniel Drache, Publics rebelles ; le pouvoir sans précédent du citoyen du monde, Montréal, Liber, 2014, 271 p. paru en 2014

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