Changer le monde autour de soi

L’action politique de proximité

Dossier : Nouvelles résistances, nouvelles voies d’émancipation

Rachel Sarrasin

Peut-on réellement, comme le suggère le sociologue Riccardo Petrella, changer le monde en disant bonjour à son voisin ? Dans la première décennie du présent siècle, le mouvement de retour vers l’action locale qui a suivi les mobilisations altermondialistes autour d’enjeux globaux a alimenté la multiplication d’initiatives qui se déploient aujourd’hui dans des espaces de proximité : au cœur des ruelles urbaines, lors d’assemblées de quartier ponctuelles, autour de la réappropriation d’immeubles vacants ou par l’aménagement collectif de terrains abandonnés, entre autres exemples. Or, si ces initiatives contribuent certainement au renouvellement des solidarités sociales, sont-elles pour autant équivalentes dans leurs fondements affinitaires et leurs façons de construire le lien politique ?

Une proximité aux dimensions multiples

L’acception la plus courante de la notion de proximité renvoie à sa dimension spatiale. Dans cette perspective, l’action de proximité se construit sur la base de l’occupation conjointe d’un territoire, par exemple au sein d’un voisinage. En ville, les projets qui s’inscrivent dans une approche d’écologie sociale misant sur le développement de pratiques participatives sont nombreux. En croissance depuis les dernières années dans les quartiers de Montréal, les ruelles vertes sont des projets de verdissement de l’espace public réalisés par des comités de résidents riverains d’une ruelle donnée, en collaboration avec les arrondissements et certains organismes locaux comme les Éco-quartiers. Ces projets contribuent à l’amélioration de la qualité de vie en raison de leur impact positif sur l’environnement, mais également parce que ces espaces deviennent rapidement des lieux d’échanges et de socialisation entre voisin·e·s.

Dans cet esprit, plusieurs actions construites sur les liens de proximité dans les quartiers touchent les questions d’agriculture urbaine ou de promotion et de sécurisation du transport actif. Elles ont notamment pris la forme de projets de réhabilitation d’espaces publics ou industriels laissés en friche et pris en charge par des communautés de résident·e·s souhaitant y réanimer l’écosystème, tout en en faisant des lieux un espace de plus grandes interactions sociales. Le projet du « Champ des possibles », dans le quartier du Mile-End, en est un exemple. Les individus mobilisés dans cette réappropriation collective de l’espace ont intégré une dimension de création artistique et d’éducation populaire à leur projet, aujourd’hui cogéré par un comité citoyen et l’arrondissement du Plateau Mont-Royal.

Tout en prenant appui sur cette dimension spatiale, la perception de proximité sur laquelle se construit l’action conjointe peut aussi se fonder de manière plus explicite sur des bases affinitaires. Ainsi, des assemblées populaires et autonomes ont permis aux résident·e·s de certains quartiers, à Montréal et dans d’autres villes, de se réunir dans un espace non partisan autour d’un même désir de mobilisation sur la base des enjeux soulevés par la grève étudiante en 2012. L’interpellation des individus susceptibles d’y participer se fondait sur ce double aspect de localisation en fonction du quartier de résidence et d’identification à la lutte populaire contre la hausse des frais de scolarité et, plus largement, contre les politiques d’inspiration néolibérale. Réunis dans un lieu commun, parfois un parc du quartier, les résident·e·s mobilisés en assemblée ont fait l’expérience de la démocratie directe en discutant de leurs préoccupations autour de cet enjeu d’actualité et en décidant des stratégies d’action à mettre en œuvre pour exprimer leur solidarité avec le mouvement étudiant.

À Pointe-Saint-Charles, le projet du Centre social autogéré (CSA) est une autre initiative qui s’enracine d’emblée dans ces liens de proximité d’ordre à la fois géographique et affinitaire. La lutte de cette communauté initiée en 2009 visait l’occupation d’un bâtiment industriel abandonné afin de bloquer un nouveau projet de construction de condos, comme élément d’une lutte générale contre l’embourgeoisement du quartier et le développement capitaliste. La mobilisation populaire continue autour du projet du CSA a mené à la cession gratuite, en 2012, d’un ancien entrepôt du CN voué à la démolition. L’ambition est d’y construire, de manière autonome, un pôle d’activités sociales, artistiques et politiques  [1].

Contre le néolibéralisme : renouveler le tissu social

Quelles que soient les bases sur lesquelles se fonde l’action de proximité, ces initiatives ont en commun leur contribution au renouvellement des liens sociaux autrement mis à mal par le néolibéralisme. La détérioration du tissu social générée par la montée de l’individualisme, inhérente au projet néolibéral, demeure souvent un enjeu de lutte implicite. Or, la course au profit et la culture de la performance encouragées par le néolibéralisme interviennent également sur le sentiment d’appartenance des individus à la communauté politique. Dans ce contexte, en ouvrant des modes de participation reconnaissant la légitimité de la prise de parole et de l’expérience au monde de chacun dans un esprit de convivialité, les initiatives construites sur les liens de proximité contribuent à la reconnaissance de la réciprocité entre individus et à la reconfiguration des dynamiques d’identification collective. Bien qu’il faille tout de même se préserver de la tentation qui consisterait à idéaliser ces initiatives, elles-mêmes potentiellement porteuses de lignes d’exclusion non dévoilées entre participant·e·s, leur apport à la création de nouvelles solidarités sociales en demeure ainsi une caractéristique forte.

Du lien social au projet politique ?

Ce dernier constat pose par ailleurs la question de la possibilité de l’édification d’un projet politique sur la base des liens sociaux construits dans les actions de proximité. Si la recomposition des relations sociales se présente comme une étape nécessaire dans la lutte contre le néolibéralisme, les initiatives variées développées à partir des liens de proximité relèvent pourtant de différentes conceptions du rapport au politique. Dans une première optique, les actions de proximité contribueraient à dynamiser la vie démocratique au sein des institutions politiques conventionnelles, aux différents échelons de l’exercice du pouvoir. La mobilisation des individus suscitée par les projets de proximité servirait ainsi de tremplin à une participation accrue des citoyens et citoyennes dans les débats sociaux, le processus électoral et les mécanismes de consultation proposés par les autorités. L’action de proximité serait donc politique en ce qu’elle agirait comme palliatif à la crise de la représentation et au problème de la désertion citoyenne, identifiés comme symptôme d’un modèle démocratique dominant en mal de lui-même.

Il peut néanmoins s’avérer fécond de questionner la véritable portée d’une telle contribution politique si nous prenons acte, à la suite des récents épisodes de mobilisation sous l’enseigne des Indigné·e·s et du mouvement Occupy, du constat d’un blocage des institutions de la démocratie représentative face aux impératifs économiques globaux. Selon cette analyse, l’exercice de la citoyenneté, même déployé dans des instances de participation à l’élaboration des politiques publiques, serait forcément limité. Dans cette perspective, les initiatives de proximité sont plutôt perçues comme une invitation à repenser les contours d’un projet politique en dehors des institutions existantes, dans la mesure où ces initiatives sont accompagnées de l’exigence d’un réel pouvoir de délibération, de décision et d’action des communautés sur elles-mêmes. C’est à cette condition du respect de l’exercice de leur propre autonomie que les communautés engagées dans les actions de proximité peuvent se révéler comme de nouveaux espaces d’investissement intrinsèquement politiques, à partir des solidarités sociales qu’elles auront d’abord su faire émerger.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Rachel Sarrasin

Militante et membre du Collectif de recherche sur l’autonomie collective

P.-S.

Illustration : Rémi Leroux

NOTES

[1] Pour plus de détails, voir Marcel Sévigny et Marco Silvestro, « Rien de moins qu’une expropriation populaire », À bâbord !, no 50, été 2013. Disponible en ligne : . NDLR.

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