Composer de nouvelles solidarités

Par et pour l’art

L’exemple de Wajdi Mouawad

Simon Labrecque

L’art peut participer à créer ou à modifier des liens de solidarité, car il agit sur le plan des perceptions et des expériences, des manières de voir et de sentir, des façons d’habiter et d’exprimer le monde. Des solidarités peuvent avoir lieu par l’art, par exemple lorsqu’un film, une chanson, un graffiti ou une performance publicise une cause ou questionne des pratiques. Des solidarités peuvent aussi avoir lieu pour l’art, par exemple lorsqu’on appelle à lutter contre la limitation de la liberté de création et de diffusion, le plus souvent à l’occasion d’une œuvre particulière. Par ailleurs, il n’est pas exclu que des solidarités pour l’art se tissent par l’art.

Plusieurs énoncés sur le rapport entre les pratiques artistiques et les solidarités mettent en jeu une conception essentiellement conflictuelle de la vie politique. En effet, à l’instar d’autres alliances, les solidarités composées par et pour l’art sont souvent pensées sur un mode polémique : elles se nouent en tant que relations dans un champ de positions où s’effectue un partage des forces en présence en termes d’amis et d’ennemis, le long d’une ligne de front plus ou moins stable. Dans les perspectives révolutionnaires, marxistes ou anticoloniales relevant de l’historicisme politique, c’est la politique qui est la continuation d’une guerre.

La solidarité des ébranlés

L’œuvre théâtrale de Wajdi Mouawad offre un exemple porteur pour réfléchir aux façons dont l’art tend également à être pensé comme la poursuite d’une guerre et, à ce titre, comme une stratégie ou une tactique de composition de solidarités. Pour désigner le plan sur lequel il tente d’intervenir par ses créations, c’est-à-dire la recherche de la solidarité la plus universelle qui soit, l’auteur, acteur et metteur en scène d’origine libanaise se réfère en effet à la notion de « solidarité des ébranlés » proposée par Jan Patočka.

Dans une lettre écrite en Finlande en octobre 2004 à l’intention de la troupe qui jouait alors sa pièce Incendies en France, Mouawad cite le philosophe tchèque : «  La solidarité des ébranlés, c’est la solidarité de ceux qui sont ébranlés dans leur foi en le jour, en la nuit. Celui qui trahit cette solidarité doit savoir qu’il est un embusqué qui vit, à l’arrière, du sang des autres [1].  » L’artiste raconte ensuite qu’il passe beaucoup de temps avec le général Roméo Dallaire. Ce dernier lui parle du génocide rwandais et lui semble dans un état d’ébranlement constant.

En tant qu’artiste, selon Mouawad, «  on ne peut pas ne pas être solidaires. La façon qu’on a de le faire, c’est de risquer ce qu’on a. Ce qu’on a, c’est nous, sur scène, avec la possibilité de nous tromper, d’échouer. Ne cherchez pas alors à vous rassurer. Soyez inquiets  [2]  ». Par ces mots, l’auteur invite sa troupe à développer sa solidarité sur un mode mimétique. Ce ne serait qu’en travaillant et en présentant leur propre vulnérabilité dans et par l’art que les artistes pourraient être solidaires de ceux et celles qui ne sont pas artistes, mais qui sont également, voire plus, vulnérables.

En guerre, les artistes ?

Ce rapport mimétique à l’ébranlement pourrait de surcroît être contagieux. Idéalement, l’ébranlement des artistes nourrirait la solidarité du public avec les ébranlé·e·s d’ici et d’ailleurs. Pour que cette possibilité s’actualise, cependant, le public doit se laisser bouleverser en refusant de se retrancher dans une position d’embusqué.

La rencontre entre le public et les œuvres est en partie rendue possible par la médiation culturelle qu’opèrent les personnes qui choisissent les œuvres programmées et les critiques. Ainsi, lorsqu’il a assuré la direction artistique du Théâtre français du Centre national des Arts du Canada à Ottawa, Mouawad a affirmé vouloir présenter une programmation favorisant l’ébranlement et la saison 2008-2009 était organisée autour du thème « Nous sommes en guerre ». Cela rappelait à la fois l’engagement militaire du Canada en Afghanistan et le caractère de « l’œuvre d’art comme un geste guerrier qui engage en moi un combat dont je suis à la fois le terrain, l’ennemi, l’arme et le combattant », une guerre par l’art dévorant «  la commodité de ma situation bien commode vivant à l’arrière, grâce au sang des autres  [3]  ».

La saison débuta avec la pièce Manifeste ! de Gary Boudreault, qui soulignait les anniversaires du Manifeste du parti communiste, de Refus global et de Mai 68. Mouawad a aussi organisé des rencontres entre les artistes et le public, dont l’une s’intitulait « En guerre, les artistes ? » Cet engagement hors scène prolongeait sa pratique de la parole publique, qui est souvent passé par des lettres ouvertes dans les journaux.

Scandale et solidarités

À l’aune de ses effets de polarisation dans l’espace public et médiatique, le geste le plus polémique de Mouawad demeure sans doute sa décision de donner le rôle du chœur dans trois tragédies de Sophocle réunies sous le titre Des femmes et présentées au Théâtre du Nouveau Monde, en 2011, à Bertrand Cantat, reconnu coupable et incarcéré pendant quatre ans pour le meurtre de Marie Trintignant en 2003. Pour Mouawad, il s’agissait de mettre le public face à un homme qui ne pouvait pas ne pas entendre les résonances entre son geste fatal et les récits tragiques, pour mettre à l’épreuve notre rapport à la justice.

À la surprise de Mouawad, cependant, cette intrusion du réel dans la fiction a été perçue par plusieurs comme l’expression violente d’une solidarité scandaleuse avec celui qui a tué une femme. Il a semblé obscène de demander qu’on applaudisse un vrai meurtrier sur une scène de théâtre. La proposition a provoqué une levée de boucliers dans plusieurs réseaux luttant contre la banalisation de la violence faite aux femmes et, en faisant bloc, les ébranlé·e·s qui devinrent solidaires contre Mouawad ont fait en sorte que les Trachiniennes, Antigone et Électre soient présentées à Montréal sans Cantat.

Le questionnement des frontières qui séparent l’art et la vie étant devenu un lieu commun de l’art contemporain, il devient difficile dans de tels cas de départager le geste artistique et les pratiques médiatiques, politiques et même juridiques qui s’y articulent. L’art n’existe pas en vase clos, ni à l’extérieur de la cité, mais bien parmi des façons de percevoir le monde commun, les possibilités d’action qu’il nous offre ou nous refuse et les alliances qu’il requiert. Percevoir l’œuvre d’art comme un acte guerrier qui cherche à solidifier la solidarité des ébranlés a le mérite de mettre en lumière la façon dont les effets des actions échappent aux acteurs, ainsi que le caractère souvent insoutenable ou invivable d’un ébranlement. Cette perspective polémique n’est peut-être pas la plus efficace pour développer des solidarités durables, mais elle demeure valorisée dans le champ de l’art.

P.-S.

Photo : imgkid.com

NOTES

[1] Cité dans Wajdi Mouawad, Le Sang des promesses. Puzzle, racines, rhizomes, Arles et Montréal, Actes Sud/Leméac, 2009, p. 52.

[2] Cité dans Wajdi Mouawad, Le Sang des promesses. Puzzle, racines, rhizomes, Arles et Montréal, Actes Sud/Leméac, 2009, p. 52.

[3] Wajdi Mouawad, « Nous sommes des immeubles », Nous sommes en guerre. Programme de la saison 2008-2009, Ottawa, Théâtre français du Centre national des Arts du Canada, 2008, p. 5.

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