Dossier : Littérature, fuite et (...)

Dossier : Littérature, fuite et résistance

La biblio hors les murs

Roue libre en biblio-vélo

En plein été, voir arriver sur le trottoir un olibrius à crête, tout sourire, qui t’accoste, chevauchant une bicyclette maganée, tractant une pleine remorque de livres stupéfiants et de propositions d’art, a quelque chose de déculottant… Surtout que sur le flanc de la remorque, il y a un pochoir avec un chat lecteur qui dit « Il y a du plaisir sous la couverture ! » Cette initiative libertaire a débuté en 2000 dans le quartier Centre Sud de Montréal pour déjouer le travail de rue et réinventer l’action communautaire.

C’est sur un mode libre et sans horaire, presque par surprise, que les sorties en Biblio-Vélo surviennent. Ce n’est pas un travail, mais plutôt l’occasion d’aller à la rencontre du monde, de partager, de provoquer et même d’allumer tout en échangeant. Abandonnée à Montréal, l’expérience du Biblio-Vélo revit depuis 2007 à Cowansville. Exercée d’abord de manière indépendante, elle se poursuit avec un animateur devenu entre temps agent de développement culturel. Les jeunes rejoints ont accès, le plus souvent sur place lors d’arrêts prolongés, à des fanzines, à des livres élagués revalorisés, à des BD fascinantes, à des bouquins pour documenter des envies de re-création, etc. On se livre également à des activités d’émancipation libertaire avec des ateliers de pochoir, des collages, des comic jams, etc. Ne pas rester « sans dessin » dans un monde à la dérive a quelque chose de magique, de jubilatoire !

Une nouvelle culture

Depuis quelques années, on entend beaucoup parler de médiation culturelle… La culture se serait-elle standardisée au point de s’éloigner du monde ? D’un côté, elle est devenue l’apanage d’un très petit nombre sous des formes spécialisées ou haut de gamme, tandis que de l’autre elle s’offre comme une culture-poubelle de distraction pour les masses décervelées. La culture et la lecture n’échappent pas à la mutation liée à la numérisation en marche accélérée ; bien évidemment, la fracture prend des proportions phénoménales entre les branchés et ceux qui sont abonnés à vie à la survie ! Plus que jamais la réappropriation de sa culture, d’une culture qui déstabilise le pouvoir autrement qu’un fou du roi conventionné devient nécessaire… Des organismes tels Culture pour tous (http://www.culturepourtous.ca/articles/bibliovelo.htm), Les Arts et la Ville (Cultures et Libertés : Le projet Biblio-vélo, lors du colloque annuel en mai 2011) ou la Bourse Rideau (février 2012) s’intéressent de plus en plus, et c’est heureux, à des expériences hors des paramètres classiques.

Les bibliothèques, qui doivent se redéfinir autrement que comme des dépôts de livres, sont aussi interpellées dans les questionnements en cours sur le milieu culturel. Ainsi, le concept de bibliothèque comme troisième lieu, dissocié du travail et de sa dimension commerciale, émerge peu à peu dans la foulée, notamment, des Idea Shop britanniques ou, au Québec, d’une expérience comme le Festival des savoirs d’ATD Quart Monde visant le partage des savoirs sur une base communautaire et ludique. Plus encore, l’idée de « bibliothèque hors-les-murs » commence à faire son chemin de traverse…
En novembre 2010, le Congrès des milieux documentaires du Québec accueillait une communication sur l’initiative du Biblio-Vélo et sur son projet-sœur BiO (Bibliothèque Ouverte) visant précisément à faire circuler les livres vers les citoyens à l’extérieur des murs, tandis qu’un projet de lieu-forum ferait revenir les cultures et les débats de la vie citoyenne dans un nouveau lieu axé sur l’ouverture, l’échange et la découverte. Les bibliothécaires devront repenser leur rôle. Il y a fort à parier que plutôt que de se borner à un travail de commis au comptoir, ils seront préoccupés par la mise en perspective critique de l’avalanche documentaire actuelle et que leurs tâches d’animation culturelle prendront plus d’importance. Une BD, à paraître dans la revue Argus (revueargus.qc.ca) à la rentrée scolaire… et culturelle, s’amuse justement à imaginer des aspects de travail de rue au futur des bibliothèques hors-les-murs tel que le Biblio-Vélo en donne dès maintenant un avant-goût…

Un choix politique

Trouver de la lecture dehors, rencontrer du monde sur la rue, interagir, oser s’essayer à l’art sur le trottoir – en laisser une trace dans les « livres vivants ». Une bibliothèque dynamique ne devrait-elle pas offrir un espace à ses lecteurs qui sont, dans les faits, partie prenante de leur communauté ? Écrire, prendre la parole, se documenter, développer des idées, se regrouper, militer et recréer sont autant d’activités complémentaires pouvant bousculer l’ordre des choses ou « le monde immuable », dixit Paul Cargnello ! Le choix du vélo exprime un choix politique pour le Biblio-Vélo… La ventripotente énergie fossile et l’énergie nucléaire ne sont pas des choix et l’auto électrique égocentrique n’est pas plus une solution de rechange. Optons plutôt pour des transports et des bibliothèques actives et collectives !

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