Dossier : Littérature, fuite et résistance

Tout est dans tout

Alain Farah

1.

Si Roland Barthes décrit le style de l’écrivain comme étant foncièrement biologique, il en va de même pour le rapport au politique qu’entretient celui dont la vie consiste à faire de la littérature.

Ces choses-là remontent à loin.

Pour s’incarner dans une forme, l’engagement n’a pas à être seulement le résultat d’un choix réfléchi. Il serait pudibond de croire l’esprit éloigné des viscères, la politique autre chose qu’une affaire de pulsions.

L’écrivain a d’abord pour travail de rappeler la contingence des forces d’ordonnancement qui structurent nos histoires intimes autant que celles qui gouvernent nos corps. La part engagée de son œuvre travaille en dessous de la table. Adorno avait d’ailleurs cette formule, en parlant de Beckett et de Kafka : c’est dans son refus de communiquer que la littérature résiste au cours du monde, que les formes qu’elle déploie deviennent une sorte de « cryptogramme de la domination ».

Que vous soyez fédéraliste ou indépendantiste, progressiste ou conservateur, idéaliste ou cynique importe peu.

Ce qui compte, c’est de savoir si vous êtes content ou fâché de la situation.

2.

Les questions que votre revue adresse aux écrivains sont nécessaires, encore et toujours. Le lien entre engagement et littérature n’est pas une lubie ou l’objet d’une sous-spécialité réservée à des sur-spécialistes. Cette question revient toujours, et tout le temps.

Je comprends ceux qui l’évitent, c’est un embarras de pensée, et personne n’aime les ennuis, à part les écrivains, peut-être.

À la limite, on peut faire comme Bastien, ce concurrent de quiz télévisé qui disait toujours « je passe » à Questions pour un champion, mais si on décide de faire écrivain, esquiver le problème politique trahit de la mauvaise foi, non ?

J’ai été sartrien, le temps d’une phrase.

Allez, j’y vais encore un peu : ceux qui refusent de penser l’engagement se tiennent souvent du côté du pouvoir, prétextent le fait de se mêler de leurs oignons seulement pour mieux organiser leur mandarinat.

D’autres, au lieu de répondre à la sempiternelle question de la politique de la littérature (allez lire l’essai de Rancière du même nom !) s’en sortent avec ce poncif : « Tout est politique. »

Mais ça ne veut rien dire.

Qu’est-ce qu’on fait, alors ?

On peut répondre en 300 pages bien tassées. J’ai essayé dans ma thèse de doctorat, mais personne ne vous lit. Ou on réplique avec quelque chose d’encore plus général, avec par exemple la formule qu’Alphonse Allais a mieux résumé que les autres : «  Tout est dans tout et vice versa. »

3.

Le lien, entre littérature et politique, entre l’écriture et la vie, je l’ai trouvé encore récemment dans les pages de L’insurrection qui vient, brillant pamphlet du comité invisible.

Ce texte aborde les raisons de la misère affective qui accable bon nombre de nos contemporains : elle est liée à notre désertion de la sphère politique. Étant de moins en moins capable de penser politiquement le cours du monde, on en est venu à l’idée qu’il fallait se guérir de notre solitude comme on le ferait pour un orgelet ou une verrue. Or, l’acceptation de la solitude, surtout pour quelqu’un qui pratique l’écriture, demeure le premier pas de côté à opérer pour sortir de la torpeur qui nous assaille.

Pas de côté, comme à la boxe, quand on évite les coups en débordant de l’axe.

Je revendique le fait d’être décalé, d’accepter la solitude, de voir ce qu’il y a d’intéressant au fond d’elle, quitte à comprendre son impasse : l’onanisme ne fait pas des enfants forts.

Après, les gens vont peut-être retrouver l’envie de se constituer à nouveau en communautés.

4.

Mais pour ça, il faut travailler.

Tout le monde aime dire qu’il fait son possible, mais ce qui est frappant, c’est à quel point l’horrible travail, dont parlaient Rimbaud et Socrate avant lui, celui qui mène à se connaître soi-même, à transformer en forces nos faiblesses, n’intéresse personne.

Nous sommes trop paresseux pour nous regarder dans le miroir, alors imaginez le peu de gens capable d’imaginer «  un homme s’implantant et se cultivant des verrues sur le visage  ».

On se braque contre des dispositifs dits rigides seulement parce que nous sommes trop flemmards pour les réinventer.

L’inanité de notre temps a dépolitisé tous les accès d’intensité, à commencer par le projet prétendument puéril de transformer le monde.

Heureusement, à chercher un peu, on garde espoir : il y a encore des intellectuels, des écrivains, des artistes qui rappellent la nécessité d’être libre, de s’affranchir des diktats d’une société qui fait de tout une marchandise.

Il ne manque qu’à les rassembler.

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