Magie et propagande martiale

No 41 - oct. / nov. 2011

International

Magie et propagande martiale

Les innombrables guerres qui ensanglantent l’Histoire ont bien entendu été menées pour des raisons géopolitiques variées et souvent complexes. Mais chacune d’entre elles a mis les pouvoirs devant l’obligation de la légitimer aux yeux de leur population ; c’est que l’appui, sinon enthousiaste, au moins tacite du public, est indispensable à la déclaration et à la poursuite de la guerre.

Comme on pouvait s’y attendre – et comme en témoignent notamment les documents classés secrets qui finissent par devenir accessibles –, ces justifications ne reflétaient typiquement, en bout de piste, que très peu, voire en rien, la réalité des raisons objectives ayant conduit à la décision d’entrer en guerre.

Dans le présent texte, je me pencherai sur ce travail de l’opinion publique en le comparant à celui des magiciens. Je ne suggère évidemment pas, au sens strict, que ceux qui déploient la propagande martiale sont des magiciens. Mais je suggère bien que la métaphore de la magie permet d’appréhender de manière éclairante certains aspects de cette propagande et de mieux comprendre les procédés mis en œuvre en les envisageant comme autant de moments de la production de ces leurres et illusions cognitives sur lesquels reposent les effets produits par le magicien. Ce rapprochement n’est d’ailleurs pas aussi incongru qu’on peut le penser.

Pour commencer, les sceptiques ont de tout temps manifesté de l’intérêt pour la magie, dure école où l’on apprend à se méfier de nos perceptions et il n’y a rien d’incongru à penser que certaines des leçons qu’on y apprend puissent valoir autant pour le déboulonnage des prétentions paranormales que pour celui de la propagande politique.

Ensuite, la magie est désormais très sérieusement étudiée par les neurosciences, justement pour l’éclairage qu’elle peut apporter sur les processus intellectuels qu’elle manipule aux fins de produire certains de ses remarquables effets [1].

Enfin, et peut-être surtout, la propagande, notamment martiale, s’est elle-même volontiers pensée en termes de duplicité, de préparation des esprits à accepter ce que l’on a décidé qu’ils devaient accepter, et ce, en leur servant ce qu’on a appelé, en des termes qui rappellent immanquablement le vocabulaire que peuvent utiliser les magiciens pour parler de leur art, des « illusions nécessaires ».

Voici donc cinq illusions cognitives au service de la propagande martiale.

1. Quand ça commence, c’est déjà fini

On pourra classer en deux groupes les tours du magicien : ceux qui demanderont à être exécutés en temps réel et ceux qui sont accomplis avant même que le tour ne commence.
Le magicien qui semble plier des cuillères par la force de sa pensée réalise souvent un tour de ce dernier type et travaille, à votre insu, avec une cuillère déjà tordue.
Il vous a certes présenté l’ustensile et vous le croyez en parfaite condition, mais quand le magicien commence son tour, tout est déjà joué. Ce sont souvent là les meilleurs tours et ils sont infaillibles dès lors où vous arrivez à faire croire que l’objet truqué ne l’est pas.
La propagande martiale a l’exact équivalent de ce procédé quand la décision d’entrer en guerre est prise avant même que ne commence la conversation démocratique supposée devoir en décider. L’art du propagandiste sera ici de s’assurer que l’on croit qu’un réel débat a lieu et qu’il aboutit à la conclusion choisie d’avance. Les techniques et procédés qui suivent seront pour cela d’un grand secours.

2. Connaître les préconceptions de son public pour mieux en jouer

Le magicien est une sorte d’expert intuitif de nos modes habituels de percevoir, ce qui est la condition préalable qui lui permet d’en jouer. Il sait notamment que nos perceptions sont des simplifications, des constructions commodes reposant sur des intuitions solidement ancrées et qu’il faut partir d’elles en sachant toujours distinguer ce qui s’y insérera harmonieusement et ce qui, au contraire, ne pourra sans mal – voire pas du tout – y parvenir.
Voyez le magicien Randi qui monte sur scène pour expliquer tout cela à un public de scientifiques qu’il veut prémunir contre les charlatans du paranormal. Il leur parle dans un micro, sur un podium où est posé un texte qu’il lit. Et soudain, il illustre ce dont il parle en montrant que le micro dans lequel on le croyait en train de parler est fermé – il parle dans un micro-cravate dissimulé ; puis, il retire ses lunettes : ce ne sont que des montures sans verres. Nos préconceptions ont fait tout le travail et nous avons été trompés, sans efforts de la part de Randi.

La propagande de guerre use à satiété des ressources que la connaissance de ce fait rend disponibles. Elle installe ainsi une perception sélective de la réalité en travaillant sur nos préconceptions. Le vocabulaire employé y contribue : nous confrontons l’axe du mal ou des peuples barbares ; nous sommes engagés dans une lutte du bien contre le mal ; l’ennemi désigné est un nouvel Hitler, un nouveau Staline, de toute façon un dictateur, un terroriste, un chien enragé. On entretient aussi une perspective anhistorique, immédiate et peu informative sur le monde, qui interdit toute perspective cognitive. C’est ainsi que si Saddam Hussein était décrit, par George W. Bush II, comme un « dictateur assassin qui souffre d’une forte dépendance aux armes de destruction massive », on se gardera bien de rappeler qu’il a longtemps été notre dictateur assassin souffrant d’une forte dépendance aux armes de destruction massive.
Ce qui est donné et perçu s’insère ainsi harmonieusement, sans rien bousculer, dans les schémas mentaux préexistants du public auquel on s’adresse et satisfait ses attentes. Il est distrait, rassuré et surtout conforté dans l’image qui est entretenue de la collectivité. A contrario, qui veut affirmer des choses qui n’entrent pas dans ces schémas a le plus grand mal à être compris et entendu. Il lui faut, lui, pour s’exprimer beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour affirmer des banalités convenues par tous les acteurs se disant de bonne foi.

3. L’indispensable profession de bonne foi

La phase de la profession de bonne foi est celle durant laquelle le magicien cherche à établir qu’il n’y a dans ce qu’il va accomplir nul truquage, nulle tromperie, nul mensonge. Il demande alors typiquement à une ou des personne(s) du public de venir s’assurer que les objets dont il va user sont ordinaires, n’ont subi aucune transformation ou modification. Cette étape est cruciale pour que le tour qui va suivre soit perçu comme réel, et elle a sa contrepartie dans ses proclamations de vertu de la propagande martiale.
C’est qu’une indispensable composante de ce dispositif manipulateur sera de donner de nous l’image de partisans de la liberté, de la démocratie et de la paix qui n’entrent en guerre qu’à contrecœur et à la seule fin de préserver ou de propager ces nobles et hautes valeurs qui nous caractérisent, sans aucunement chercher notre propre intérêt et après avoir, mais en vain, tenté par tous les moyens d’éviter que le conflit n’éclate.

4. Le recours aux accessoires préparés et les détournements d’attention

Le magicien, on l’a vu, peut avoir réalisé le tour avant qu’il ne commence. Mais il peut aussi le réali­ser sous nos yeux, comptant pour cela sur sa dextérité, sur des procédés et sur bien d’autres choses encore. Mais il lui arrive aussi d’avoir recours à des accessoires soigneusement préparés. Le propagandiste fait de même quand il crée de toutes pièces un événement.
Le cas de la jeune Nayirah venant raconter devant des élus américains l’épouvantable histoire dont elle fut témoin, celle de ces centaines de bébés koweïtiens que des soldats irakiens ont laissé mourir sur le sol d’une pouponnière, a joué un rôle crucial dans l’acceptation de la guerre du Golfe par le public américain et les élus.
Mais la jeune femme, on le sait à présent, était un « accessoire soigneusement préparé » : elle était la fille de l’ambassadeur du Koweït aux États-Unis, transformée pour l’occasion en comédienne jouant au bénéfice de son pays un script rédigé par une firme de relations publiques. Les fameux incidents du golfe du Tonkin (2 et 4 août 1964) en sont un autre exemple, lui aussi bien connu. Il ne serait, hélas, pas difficile de les multiplier.
On notera qu’on trouve ici un équivalent de ces détournements d’attention chers au magicien : l’attention du public étant fixée sur ces terribles histoires, il n’aperçoit plus ce qui se passe dans une perspective plus large et nécessaire.

5. D’utiles complices 

On pourrait croire qu’à force d’être utilisé, le procédé que je viens de décrire serait depuis longtemps éventé. Il n’en est rien. Pour prendre un dernier exemple, on se souvient certainement de cette présentation faite le 5 février 2003 par le Secrétaire d’État américain d’alors, le général Colin Powell, devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Il y faisait état d’informations « sûres et fiables  » sur les tentatives de l’Irak de dissimuler des «  armes et activités interdites par la résolution 1441 », autrement dit des armes de destruction massive.

Si on se souvient à ce point de ce mensonge, ce n’est pas tant parce qu’il a ultérieurement été dénoncé comme tel, que parce que les déclarations du général ont presque unanimement été acceptées comme véridiques par les médias, qui ne les ont à peu de choses près aucunement contestées au moment où elles auraient dû l’être. Ce faisant, ceux-ci ont joué un rôle dans lequel ils excellent, celui de complice auquel les magiciens doivent en certains cas avoir recours pour réaliser un tour. Le mensonge incontesté devient, comme par magie, le réel et est accepté comme tel par le public.
La guerre, dès lors, n’est plus loin d’être non seulement inévitable mais souhaitable, puisqu’elle est la seule réponse possible à une situation devenue aussi dangereuse qu’intolérable.


[1Un fascinant et accessible compendium de ce que ces travaux ont permis de découvrir est proposé dans : Stephen L. MacKnik et Susana Martinez-Conde, en collaboration avec Sandra Blakeslee, Sleights of Mind. What the Neuroscience of Magic Reveals about our Everyday Deceptions, Henry Holt and Compagny, New York, 2010.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème