À bord du Tahrir

No 41 - oct. / nov. 2011

International

À bord du Tahrir

Entretien avec Marie-Éve Rancourt

L’épopée du Tahrir, qui n’a pu quitter les eaux grecques afin de se rendre à Gaza y porter des médicaments et ainsi forcer le blocus israélien, a fait les manchettes cet été. Marie-Ève Rancourt faisait partie de l’équipage du Tahrir et elle nous raconte quelques-unes de leurs péripéties.

À son arrivée en Crète, le groupe s’installe à l’hôtel comme des touristes et le bateau est au port sans aucune marque distinctive, pour des raisons de sécurité. «  On a d’abord quatre jours de formation sur la résistance non violente, en prévision de l’arraisonnement du bateau par l’armée israélienne. Au départ, être bloqué en Grèce ne fait pas partie des scénarios. » Au fil des jours, un bateau est saboté, puis un autre : sous l’eau, on a soudé le manche de l’hélice. « On sait qu’on est surveillés, un peu de paranoïa s’installe, on change le bateau de port et on commence des tours de garde sur le bateau, 24 heures sur 24. On a disposé des lumières dans l’eau afin d’éclairer la coque du bateau et on fait des plongées deux fois par jour pour vérifier l’état de l’hélice et s’il n’y a pas d’explosifs. On s’organise pour protéger le bateau : on a acheté des gros filets de pêche qu’on a cousus pour envelopper le bateau afin de rendre plus difficile l’abordage. »

La tension commence à monter. « Un bateau israélien a tenté de s’installer à côté de nous pour nous intimider. Les occupants des autres bateaux nous prenaient pour des paranos, d’autant plus que lorsque des gens s’approchaient du bateau, on leur disait de s’en aller ; s’ils prenaient des photos on leur demandait de s’identifier afin de savoir qui nous surveille.  » Au même moment, la propagande israélienne fait rage  : elle affirme qu’il y a des armes chimiques sur le bateau et des militants qui ne sont pas des pacifistes. «  On doit constamment redire aux journalistes qu’il n’y a pas d’armes, qu’il s’agit d’une mission pacifiste. Il faut déconstruire la propagande israélienne. »

Puis un représentant de la garde côtière vient pour saisir toute la documentation officielle du bateau et la remettre à l’autorité portuaire. La propriétaire du Tahrir refuse et s’enferme dans les toilettes avec les papiers. « À ce moment, il saisit d’autres papiers et on est tous appelés à venir en renfort sur le bateau. On a encerclé le représentant et bloqué la sortie en chantant : “Laissez-nous partir, rendez-nous nos papiers !” Pendant ce temps, il y a de plus en plus de monde sur le quai à regarder ce qui se passe et les autres représentants de la garde côtière commencent à s’énerver. On leur explique qu’il n’est pas séquestré, que dès qu’il nous aura rendu nos papiers il pourra partir, ce qu’il finit par faire. Et c’est alors notre “coming out” : on place les bannières sur le bateau, on organise une manif dans les rues jusqu’à l’autorité portuaire afin de négocier notre départ. La discussion de nos représentants avec l’autorité dure deux heures et on chante des slogans en les attendant à l’extérieur. Lorsqu’ils sortent, on apprend qu’il nous est demandé toutes sortes de modifications comme la dimension des bancs du bateau, sans qu’aucune règle ne soit citée pour justifier ces demandes. Pendant trois jours, on négocie avec l’autorité portuaire et on fait des manifs pour sensibiliser la population locale. » À partir de ce moment, la garde côtière les surveille 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. « On tient des réunions pour savoir ce qui se passe avec notre bateau et pour avoir des nouvelles des autres bateaux de la flottille. Mais c’est difficile de tout savoir, car il n’y a pas de comité coordonnateur de la flottille et tellement de rebondissements. On discutait ensemble des décisions à prendre et on votait à main levée. Deux semaines s’écoulent et on comprend qu’on n’aura pas l’autorisation de partir. »

Tentative de départ

Les demandes farfelues continuent, notamment de fournir le diplôme d’études du capitaine, et le groupe doit prendre une décision. « On se réunit un soir dans la cale, toutes fenêtres et portes fermées à 50 ºC, entassés les uns sur les autres. L’équipage grec restera à terre car il ne peut partir sans permis. Des militants expérimentés en navigation remplaceront l’équipage. Discussion, vote à main levée en faveur d’un départ le lendemain, en précisant que nul n’est obligé de rester. Trois personnes décident de se retirer, mais dans un contexte très respectueux et sans jugement, étant donné les risques de continuer.  » Quelques minutes avant le départ, deux membres en kayak vont se placer devant le bateau de la garde côtière pour lui bloquer le passage ou, à tout le moins, ralentir son départ. Puis, tout le monde s’élance sur le bateau et les moteurs démarrent à fond la caisse. « L’excitation est à son comble. Entre-temps, les gardes côtiers font chavirer les kayakistes et leur mettent les menottes. Rapidement on voit poindre le bateau de la garde côtière qui nous rattrape et il zigzague pour tenter de nous arraisonner, nous continuons notre trajectoire, refusant de s’arrêter, avec des cris de joie. Puis ils sortent des canons à eau, mais sans aucune puissance, on n’était même pas mouillés ! C’est alors que des zodiacs de l’armée sont arrivés et ils ont réussi à aborder le bateau. » Afin d’éviter le même sort qu’un bateau américain dont le capitaine avait été arrêté, il n’y a personne dans la cabine quand les militaires y pénètrent, les moteurs à fond sur le pilotage automatique. « Quand ils ont demandé qui était le capitaine, tout le monde a répondu : “C’est moi !” Puis on a décidé de saboter les moteurs nous-mêmes de façon à pouvoir réparer facilement. Il a fallu un remorqueur pour nous ramener au port, où nous avons heurté le bord et subi des dommages. On est resté deux jours sur le bateau car ils ne pouvaient venir nous y arrêter. »

Au port il y avait un gros comité d’accueil, les Grecs avaient organisé une manif d’appui, des gens ont couché sur le quai en solidarité. «  Les avocats nous ont apporté des papiers à signer qui nous évitaient d’être arrêtés, mais nous avons refusé de répondre à toute question autre que notre identité. On pensait que c’était la fin de l’aventure, mais on a eu d’autres espoirs, car un bateau avait réussi à partir. Mais il n’y a plus eu d’occasion, d’autant que le bateau était dorénavant amarré à un endroit impossible à quitter en catimini, coincé par le bateau de la garde côtière. Les deux kayakistes et la propriétaire du bateau ont été accusés. Ils ont été reconnus coupables, mais leur sentence a été suspendue. Les médicaments sont bons encore pour longtemps, il y a des bateaux qui peuvent naviguer, alors il y aura certainement une autre flottille. »

« On a fait les manchettes des journaux grecs à tous les jours. De toute évidence, la population appuyait la mission, ayant été traditionnellement en faveur du peuple palestinien. Il s’agissait vraiment d’un changement de politique de la part du gouvernement grec, causé par des pressions économiques de la part des États-Unis et d’Israël et à la suite de l’aide accordée par le FMI. Les Grecs n’étaient pas fiers de leur gouvernement. »

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