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Armadillo

Vanité d’une intervention militaire

Un film de Janus Metz

Paul Beaucage

Dans un contexte géopolitique où différents pays occidentaux ont décidé d’appuyer militairement la guerre d’occupation que mènent, depuis près de dix ans, les États-Unis en Afghanistan afin de répliquer par la force aux attentats commis par des membres d’Al-Qaïda le 11 septembre 2001, on pouvait se demander quel type d’implication militaire apportaient certaines de ces nations. À cet égard, la présence danoise en sol afghan apparaissait comme un secret relativement bien gardé face à l’implication de différents pays de l’ONU (les États-Unis, le Canada et la France) dans l’entreprise évoquée. Soucieux de donner un juste aperçu de la nature de cette participation au peuple danois et au reste du monde, le jeune cinéaste Janus Metz a tracé un portrait très minutieux de la présence des militaires de son pays en Afghanistan, à travers ce documentaire de guerre à dimension politique.

Au total, le cinéaste a filmé, avec l’autorisation de l’armée concernée, plusieurs centaines d’heures d’images et de sons de manière à saisir l’essentiel de l’action des membres d’un bataillon danois en Afghanistan, durant une période de quelques mois. Par la suite, Metz a procédé à un montage adroit afin de dévoiler et de synthétiser la teneur du rôle que les soldats du Danemark jouent sur le territoire afghan.

L’authenticité de la narration

Comme il fallait s’y attendre, Janus Metz adopte un style particulièrement réaliste lorsqu’il filme le contingent de soldats danois qui se rendent à l’étranger. Utilisant habilement les éclairages et les décors naturels, les cadrages serrés ainsi que les mouvements de caméra, il traduit sans artifice les activités quotidiennes de ces soldats. Évitant de verser dans la mièvrerie des émissions de télé-réalité et des reportages audiovisuels sensationnalistes, le cinéaste met en relief les comportements significatifs des militaires quand ils doivent expliquer aux membres de leurs familles respectives les raisons qui les poussent à se rendre en Afghanistan, un pays réputé aussi hostile que dangereux pour les envahisseurs étrangers. Aucun soldat du bataillon n’évoque un motif probant qui justifie sa présence dans le cadre de la Force multinationale. Cela explique le scepticisme des parents des militaires par rapport à la soi-disant pertinence de la présence de leurs proches dans le pays voisin du Pakistan. Mani­festement, l’alibi de « la mission humanitaire » auquel se référaient les militaires occidentaux, il y a quelques années, ne tient pas la route

Une population vulnérable

Afin d’éviter que sa narration ne s’enlise dans la banalité du quotidien, Janus Metz a eu recours à de nombreuses ellipses qui lui ont permis d’élaguer de nombreux lieux communs potentiels de sa narration. Cela dit, il n’a pu s’empêcher de nous montrer des composantes caractéristiques du monde militaire, telles la camaraderie qui existe entre les soldats du contingent, la crainte qu’ils éprouvent face aux Talibans, l’attitude collaborationniste qu’ils prônent face aux citoyens afghans ordinaires. Cependant, comme ces réalités demeurent souvent méconnues du grand public, elles méritent la part d’attention que le cinéaste leur accorde.

Les limites de la démarche de Janus Metz

On ne saurait nier que le réalisme critique comporte certaines limites, que le réalisateur danois ne parvient pas toujours à transcender. Ainsi, s’il excelle à dépeindre un univers clos, celui du bataillon militaire danois, dans ses moindres détails, il ne réussit pas vraiment à le situer dans le contexte qui lui est propre. En vérité, Metz nous propose exclusivement une vision intérieure de la vie quotidienne du contingent. De manière précise, on aurait souhaité que le cinéaste nous révèle davantage d’informations au sujet du « lavage de cerveau » que l’on a fait subir aux militaires danois ou à une partie de la population danoise par rapport à la guerre en Afghanistan. En effet, les habitants du Danemark n’ont pas accès aux mêmes réseaux d’informations que les citoyens américains ou canadiens. Par conséquent, il aurait été intéressant de constater que le documentariste avait cherché à appréhender les circonstances politiques ayant mené à la participation de ce pays à la guerre d’occupation en Afghanistan.

La sauvagerie d’une attaque militaire

La séquence la plus emblématique du film demeure celle où les militaires danois, secoués par la disparition de trois de leurs pairs et compatriotes, se lancent à la chasse d’un petit groupe de talibans. Les mouvements de caméra fort saccadés et les cadrages insolites traduisent parfaitement au spectateur la sauvagerie de l’attaque menée par les militaires danois contre les combattant talibans. Après avoir blessé quelques-uns de ces résistants, les Danois les tuent d’une manière impitoyable sous prétexte de vouloir abréger leurs souffrances.

Une œuvre nécessaire et révélatrice

Le film se clôt sur la fin du séjour du contingent de soldats danois sur la base d’Armadillo. Quelques futiles décorations et l’esprit de solidarité militaire procurent aux soldats, contre toute logique, le sentiment du devoir accompli. En outre, le cinéaste signale au spectateur qu’à peine leur mission terminée, certains fantassins se portent déjà volontaires pour participer à une prochaine mission en Afghanistan... Au-delà de leur aveuglement volontaire, de leur entêtement destructeur, le film de Janus Metz a le grand mérite de mettre en lumière ce que la propagande pro-américaine cherche à occulter par rapport à la guerre éhontée que mènent les États-Unis et leurs alliés en Afghanistan. Ainsi, en se servant seulement des documents authentiques qu’il a filmés sur le terrain et en les assemblant de manière adéquate, le cinéaste parvient à tracer un vigoureux réquisitoire anti-belliciste, qui dénonce ce conflit armé dans toute son absurdité. Certes, il ne manquera pas d’observateurs réactionnaires pour condamner la portée du propos de Janus Metz, en lui reprochant son parti pris antimilitariste. N’empêche que la solidité de la démarche du cinéaste lui permet de balayer aisément ces récriminations non fondées. En revanche, les auto­rités militaires et politiques du Danemark ne sauraient point justifier les comportements répréhensibles qu’ont adoptés les soldats danois censés aider les Afghans à reconstruire leur pays.

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