Partition ou partage ?

No 49 - avril / mai 2013

Israël / Palestine

Partition ou partage ?

International

Le processus de paix a vingt ans. Vingt ans  ! Les Accords d’Oslo, signés en 1993, devaient mener à un traité de paix et à une réso­lution, une fois pour toutes, des différends entre Israël et les Palestiniennes. Le temps est venu de s’interroger sur le processus de paix : la solution des deux États « vivant côte à côte dans la paix et la sécurité » est-elle vraiment « réaliste » ? Se peut-il que la partition soit non pas la solution, mais le problème ?

Dans Un État commun, Eric Hazan et Eyal Sivan expliquent que partition et partage ont « le même radical part, mais [que] leur sens est très différent, presque opposé : partition veut dire coupure, séparation, division ; partage veut dire mise en commun – d’un repas, d’un logement, d’un espa­ce [1] ».

L’État commun (partagé de manière binationale par exemple) n’est pas une idée novatrice : elle a été appuyée par des philosophes comme Martin Buber et Hannah Arendt, ainsi que par l’ONU naissante. Avec le refus des gouvernements occidentaux d’ouvrir leurs portes à l’immigration juive après la Seconde Guerre mondiale, c’est la partition de la Palestine historique qui a été retenue, avec comme frontières celles de l’armistice de 1949 (78 % de la Palestine historique allant à l’État d’Israël). Il ne restait que les Palestiniennes à convaincre de la nécessité de la partition de leur terre ancestrale (et à se contenter de 22 % de ce territoire). À la suite de nombreux revers militaires et diplomatiques, l’OLP a fini par approuver le principe de la partition. En 1993, Yasser Arafat et Yitzhak Rabin signaient les Accords d’Oslo, ouvrant la voie au processus de paix.

Ce processus de paix n’a pas mené à un État palestinien viable. Il a en fait servi d’écran de fumée pour la colonisation israélienne de territoires censés être palestiniens selon la logique même de la partition. La politique israélienne a été une politique du fait accompli : plus les territoires palestiniens seront colonisés sous les auspices d’Oslo, moins il y aura de compromis à faire aux Palestiniennes. En fait, le nombre de colons en Cisjordanie a doublé pendant les premières années du processus de paix. Un demi-million d’Israéliennes vivent aujourd’hui en Cisjordanie, rendant un État palestinien non viable (discontinuité territoriale, accès au monde extérieur que par Israël, etc.). Bien que cette colonisation soit contraire au droit international, Israël est officiellement jugé fréquentable par les puissances occidentales, et les leaders pales­tiniens infréquentables (à moins de ne s’en tenir qu’aux discours et répliques transcrits pour eux par les hauts fonctionnaires états-uniens).

C’est dans ce contexte que l’idée de partage de la Palestine historique a été relancée en 1999 par l’intellectuel palestino-américain Edward Saïd [2]. Voyant que le processus de paix menait à la création de bantoustans [3], Saïd a suggéré de délaisser la partition de la Palestine et d’envisager son partage. Ce faisant, Saïd allait à contre-courant, car tous les acteurs politiques appuient la solution des deux États : les États-Unis, l’Union européenne, tant la droite que la gauche israélienne, tant l’OLP que le Hamas, tant le Parti conservateur que le NPD, tant le PLQ que QS… La suggestion de Saïd ne rejoint peut-être pas le « consensus international », mais il tient compte de la réalité sur le terrain. En effet, Israël-Palestine a une population totale d’environ 11 millions de personnes. Grosso modo, 50 % de la population est judéo-israélienne et 50 % palestinienne. Compte tenu de la petite superficie du pays, ces populations sont fortement imbriquées, si bien que l’« évidence est qu’il n’existe qu’un seul État qui exerce son pouvoir sur l’ensemble du pays. Toutes les frontières sont gardées par l’armée isra­élienne, toute l’administration est sous contrôle isra­élien, toute la législation civile et militaire est isra­élienne, toutes les autorisations de séjour et de déplacement sont délivrées par les Israéliens. L’Autorité palestinienne elle-même dépend du gouvernement central de Tel-Aviv, qui l’autorise ou pas à exercer son “pouvoir” dans certaines zones du pays […]. Il existe donc déjà un État unique sur toute la Palestine historique. Ce qu’on appelle les “territoires occupés” est en réalité une région de cet État, où règne sur la majorité de la population (les non-juifs) la loi militaire. » Cet État unique n’est pas un État commun, « car il se définit comme l’État des juifs et non l’État de tous ses citoyens. Il maintient l’inégalité et la discrimination légale non seulement sur les zones qu’il désigne comme “territoires occupés” mais sur tous les non-juifs habitant le pays. Cette situation ne peut pas se dénouer par la partition. Pour en sortir, la solution réaliste est de transformer l’État unique actuel en un État commun à tous ses citoyens, libres et égaux devant la loi [4]. »

Réponses aux objections contre l’État commun

Bien entendu, il ne s’agit pas de détruire Israël. Il faut rejeter l’amalgame entre « l’État des juifs » et les juifs eux-mêmes. En effet, ce qui se passe en Israël-Palestine est comparable à bien des égards aux dominations blanches et protestantes qui avaient lieu naguère en Afrique du Sud et en Irlande du Nord. La transformation d’Israël en véritable démocratie (et pas seulement une démocratie pour ses habitants juifs) ne nuirait pas à la sécurité de sa population juive. Au contraire, elle l’augmenterait considérablement. En effet, l’endroit au monde le moins sécu­ritaire pour les juifs est dans l’État des juifs ! Dans un État commun, un État pour tous ses citoyens et toutes ses citoyennes, on peut penser que les acteurs suivront les modèles fournis par l’Afrique du Sud et par l’Irlande du Nord…

Dans l’État commun, la suppression des privilèges pour la population judéo-israélienne devra s’accompagner d’une reconnaissance constitutionnelle de ses droits collectifs, mettant cette population à l’abri du calcul démographique. Mais tant la nation palestinienne que la nation judéo-israélienne devront faire le deuil de l’État-nation. La reconnaissance constitutionnelle des droits collectifs de toutes les communautés permettra aux uns et aux autres d’amortir l’abandon du rêve national, nourri depuis des décennies par l’industrie du processus de paix subventionnée à coups de milliards de dollars.

La route vers l’État commun ne sera pas dénuée d’obstacles. Il faudra stopper le processus de colonisation en cours depuis plus de 40 ans ; stopper le droit de retour accordé actuellement à tout juif ; reconnaître l’injustice historique commise à l’endroit du peuple palestinien, c’est-à-dire le nettoyage ethnique qui a permis la fondation d’Israël ; abandonner le rêve de l’État-nation. Mais ces défis sont réalisables, ce qui ne l’est pas est la partition de l’insécable Palestine historique, qui est tentée depuis 75 ans. En effet, un vrai État palestinien n’est pas possible ; de même, un État juif viable à long terme n’est pas non plus possible [5].

En terminant, l’État commun d’Israël-Palestine jouirait d’un acronyme français, ÉCIP, qui serait tout à fait de circonstance. De plus, les ressortissants de cet État étant pour l’essentiel musulmans, juifs et chrétiens, l’État commun d’Israël-Palestine serait le premier État à garantir constitutionnellement le week-end de trois jours ! Surtout, cet État commun permettra d’envisager des rapports Occident-Orient autres que ceux qui ont été instaurés à l’ère coloniale.


[1Eric Hazan et Eyal Sivan, Un État commun entre le Jourdain et la mer, éditions La Fabrique, Paris, 2012, p. 7.

[2Edward Saïd, « The One-State Solution », New York Times, 10 janvier 1999.

[3Bantoustans : du temps de l’apartheid sud-africain, nom donné aux réserves pour Noirs. Ces réserves ne représentaient que 13 % du territoire de l’État sud-africain, laissant 87 % du territoire pour les Blancs. Dans le cas d’Israël-Pales tine, les bantoustans pour Palestiniens se trouveraient sur 12 % de la Palestine historique, laissant donc 88 % du territoire pour « l’État des juifs ».

[4Hazan et Sivan, op. cit., p. 13-14.

[5Hazan et Sivan, op. cit., chap. III et IV.

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