Capitalisme et minorités sexuelles

La vie en rose ?

François Doyon, Tommy Guignard

Dans un club gai comme le Unity, on peut se retrouver tous les vendredis et samedis entouré de beaux jeunes hommes qui s’amusent durant des heures et des heures dans une ambiance des plus festives. On peut se demander pourquoi le taux de suicide est si élevé chez les jeunes homosexuels alors qu’ils semblent tellement s’amuser à passer des nuits qui font sans doute l’envie de leurs congénères hétérosexuels. Pour les gais, cette vie de plaisir n’est possible que dans un ghetto. Ou, pour être plus précis, une enclave où l’on exploite l’argent rose. Comment un quartier comme le Village gai de Montréal est-il devenu un espace où l’on exploite la discrimination ?

Le concept d’« argent rose » désigne l’exploitation de l’immense pouvoir d’achat des homo­sexuelLEs. D’après une étude de la Chambre de commerce gaie du Québec et de Léger marketing réalisée en 2010, le pouvoir d’achat des homosexuelles du Québec représente 13 milliards de dollars par année, ce qui donne un poids économique considérable à la communauté gaie du Québec. Elle comprend environ 450 000 consommateurs et consommatrices adultes. Si on ajoute à cela le fait que les personnes LGBT au Québec disposent d’un pouvoir d’achat de 20 % supérieur à celui du Québécois moyen, on voit que l’industrie de l’argent rose est florissante.

Le Village gai de Montréal est d’ailleurs plus un lieu de consommation qu’un lieu de résidence. Les établissements offrant des services destinés spécifiquement à une clientèle homosexuelle y font de bonnes affaires. La demande de ces services est principalement engendrée par la perception qu’ont les gais d’une discrimination homophobe de la part des entreprises traditionnelles.

Les quartiers gais, un produit du capitalisme

Peut-on dire que le Village gai de Montréal a succombé à la logique marchande qui domine partout ? Selon nous, puisque l’identité homosexuelle est elle-même un produit du capitalisme, le Village est en soi un phénomène commercial, et son état actuel n’est que le déploiement de sa logique interne. Pour comprendre cela, il faut porter attention à certaines conséquences sociales du passage d’une économie agricole à une économie industrielle.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la famille traditionnelle était une unité de production. Le père et ses fils cultivaient la terre pendant que la mère prépa­rait le pain et confectionnait les vêtements. Les rôles sexuels étaient assez strictement définis. Le travail salarié qui est apparu avec le développement du capitalisme industriel a graduellement mis un terme, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, au rôle d’unité de production économique de la famille. Le travail salarié en manufacture permet à une personne de s’acheter du pain et des vête­ments déjà tout fait. Le capitalisme rend ainsi possible la vie d’une personne en dehors d’une cellule familiale traditionnelle.

On peut donc penser que l’identité homosexuelle est apparue avec le capitalisme. Il y avait bien évidemment des comportements homosexuels avant l’ère industrielle, mais il n’existait pas d’identité homosexuelle en tant que telle. On n’aurait pas pu décrire en quoi consiste le mode de vie homosexuel à l’époque, tandis que les sociologues parlent aujourd’hui de la culture gaie. En effet, la possibilité d’une identité homosexuelle dépend de la possibilité économique de vivre à l’extérieur de la famille hétérosexuelle [1]. La possibilité de vivre en dehors d’une famille traditionnelle n’existait pas avant l’avènement du capitalisme industriel, sauf pour ceux qui se consacraient à une vie religieuse.

Le Village gai de Montréal est donc un produit du capitalisme. Mais ce n’est pas seulement un produit du capitalisme, c’est aussi un produit de l’homophobie. Le Village existe parce que la société est encore suffisamment homophobe pour que des homosexuelLEs sentent le besoin de fréquenter des endroits où ils se sentent clairement les bienvenus tels qu’ils sont.

La marchandisation de l’homophobie

Ceux qui font des affaires dans le Village tentent évidemment de profiter au maximum de l’argent rose. Les propriétaires des bars sont souvent des hétérosexuels nullement impliqués dans la lutte contre l’homophobie, ils ne sont là que pour profiter de l’argent rose. Les propriétaires de commerce demandent d’ailleurs à la Ville de chasser les itinérants, qui pourraient nuire à leur négoce. L’œuvre d’art installée sur le terrain en face du Caba­ret à Mado est une publicité pour la Banque Nationale. L’été dernier, le drapeau arc-en-ciel servait de toile de fond à une publicité de Viagra qu’on pouvait voir à tous les coins de rue du Village.

Les propriétaires des établissements fréquentés par les adeptes de la vie nocturne utilisent la sexualité comme moyen de s’enrichir avec l’argent rose. En effet, les activités commerciales sont axées en grande partie sur ce style de vie ainsi que sur les rela­tions sexuelles. Sur la carte de la Société de déve­loppement commercial du Village, on dé­­nombre pas moins de quinze bars ou clubs, quatre bars d’effeuilleurs, trois saunas, quatre boutiques érotiques et deux clubs de pleine nuit (after-hours) [2] sur Sainte-Catherine Est, seulement entre les rues Saint-André et Cartier.

Avant de succomber à la tentation de condamner la turpitude morale de ceux qui fréquentent ces endroits, n’oublions pas que c’est le capitalisme qui a rendu possible ce mode de vie. Le niveau de réflexion politique que l’on peut constater dans la communauté du Village gai de Montréal reflète d’ailleurs son origine capitaliste. Le type d’établissement que l’on y trouve, majoritairement axé sur la recherche égoïste du plaisir, les relations jetables et la marchandisation du corps et de la sexualité inspirent un individualisme qui relève bien plus du libertarianisme que de la volonté de défendre l’intérêt commun.

D’un autre côté, le Village ayant vu le jour en tant qu’espace de revendication de la liberté sexuelle, il est logique qu’une grande partie de son économie repose sur la sexualité. Malheureusement, le Village reste encore le seul espace où les homosexuelLEs peuvent manifester leur orientation sexuelle sans malaise. Et c’est justement là où la relation que nous avons tenté d’établir entre le capitalisme et le Village gai se manifeste dans toute sa perversité.­

Tirer profit de l’oppression

Le Village, en tant que produit du capitalisme et de l’homophobie, est le lieu où l’on exploite l’argent rose. Consciemment ou non, ce « capitalisme gai » a intérêt à ce que perdure l’homophobie dans la société afin de continuer à exploiter tout cet argent qui se concentre dans le quartier.

Ceux qui luttent honnêtement contre l’homophobie ne peuvent que souhaiter la disparition des quartiers gais. Ils espèrent qu’un jour l’orientation sexuelle ne soit pas plus un motif de discrimination que l’est aujourd’hui le fait d’écrire de la main gauche. Or, les propriétaires d’établissements ou les fournisseurs de services (taxis, notaires, agents immobiliers, etc.) spécifiquement destinés à une clientèle homosexuelle, eux qui se disent ouverts à la diversité sexuelle, ont besoin que se maintienne cette discrimination afin de conserver leur clientèle. Cela explique peut-être en partie pourquoi les magazines gais que l’on retrouve dans le Village sont si peu revendicateurs en ce qui concerne la reconnaissance de nos droits et la lutte contre l’homophobie. Ils sont tous gratuits, c’est-à-dire qu’ils dépendent entièrement des revenus publicitaires. Ceux qui annoncent leurs produits et services gay-friendly n’ont pas intérêt à ce que disparaisse la cause de l’existence d’un Village. Les journalistes et les rédacteurs évitent donc d’apparaître trop militants et de traiter de sujets qui portent à controverse pour ne pas froisser les annonceurs.

Ironiquement, ceux qui profitent ainsi de l’homophobie en sont souvent eux-mêmes victimes. L’avidité fait en sorte que les opprimés deviennent leur propre oppresseur : un capitaliste est toujours prêt à vendre la corde qui va servir à le pendre. Le Village gai de Montréal est une triste preuve de cette vérité ; encourager les établissements du Village, c’est, sans même le savoir, décourager la lutte contre l’homophobie.

NOTES

[1] Là-dessus, voir John D’Emilio, « Capitalism and Gay Identity » in Ann Snitow et al. (éd.), Powers of Desire : The Politics of Sexuality, Monthly Rewiew Press, New York, 1983, p. 100-111.

[2] Le terme français pour after-hour est bar clandestin, mais il ne correspond pas selon nous à la réalité. Nous lui avons préféré le plus lourd mais plus juste terme club de pleine nuit.

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