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Négos du secteur public

Renouer avec le syndicalisme de combat

Philippe Boudreau, René Charest

Après le Printemps érable, qui a révélé la possibilité de faire des gains importants en s’appuyant d’abord et avant tout sur le rapport de force, la mobilisation et la solidarité, nous pouvons demander aux directions syndicales si elles ont l’intention d’emboîter le pas dans cette perspective de lutte concrète et stimulante. Déjà nous avons entendu certains leaders syndicaux se référer à la mobilisation étudiante pour interpeller leurs propres membres. Mais s’agit-il là d’une simple rhétorique ? La négociation de 2015 mesurera la capacité du mouvement syndical de se renouveler, voire de développer des pratiques différentes afin de faire des gains notables et immédiats.

Il nous apparaît primordial d’amorcer dès cette année la réflexion autour de cette prochaine ronde de négos. Après l’abandon de la négociation en 2002 au profit de l’équité salariale, le décret amer de 2005 et la capitulation syndicale de 2010, il serait approprié selon nous de commencer à débattre d’enjeux politiques et stratégiques. Loin de nous l’idée de nous soustraire aux délibérations syndicales, mais pourquoi ne pas lancer parallèlement certaines pistes et questions aux acteurs et actrices du mouvement ainsi qu’à l’ensemble de la gauche québécoise, à l’approche de la négociation de 2015 ? Nous avons identifié cinq enjeux autour desquels des changements doivent s’opérer, pensons-nous, afin de voir une mobilisation syndicale et populaire qui pourrait mieux servir les droits des travailleurs et travailleuses du secteur public.

1. Le vrai pouvoir loge à la base et non au niveau de l’appareil

C’est une des grandes leçons du Printemps québécois : la puissance d’un mouvement social contrôlé par sa base plutôt que par les leaders et leur entourage. Cette vérité, il faut en quelque sorte la réapprendre dans le syndicalisme du secteur public. Celui-ci en est venu, au fil des décennies, à s’en remettre largement à l’appareil, pour une quantité effarante de tâches, de défis et de choix auxquels doivent faire face les syndiquées et leurs organisations.

Quoiqu’on ne veuille pas toujours l’admettre ouvertement, cet appareil syndical hypertrophié contrôle la négociation en lieu et place des membres. S’il est légitime pour un syndicat de s’adjoindre des personnes ayant une expertise précieuse, il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, ce sont ces spécialistes qui définissent le cadre stratégique de la négociation et disposent par le fait même du mode de décision sur les tactiques utilisées. L’assemblée générale n’a besoin de se réunir qu’au début (validation des demandes identifiées par l’appareil) et à la fin du processus (ratification de l’entente de principe). La mobilisation des membres sera requise seulement à certains moments-clés décidés par l’appareil, qui dévalorise progressivement le recours à la grève.

Si un tel modèle organisationnel a pu, en de rares occasions, permettre de sauver les meubles, il n’en reste pas moins qu’à long terme, ses effets sont délétères. D’une part, les négos du secteur public donnent des résultats de moins en moins probants. D’autre part, le pouvoir des membres s’atrophie et c’est tout le mouvement qui s’affaiblit. Plus que jamais, il est temps de redonner aux assemblées locales – et aux comités issus de celles-ci – le pouvoir de définir, à l’abri de toute influence de l’appareil syndical, le sens profond des luttes à initier et la manière de les mener.

2. Des alliances larges sont nécessaires

À chaque ronde de négociation, l’isolement dans lequel se retrouvent les syndicats du secteur public est saisissant. Bien sûr, plusieurs facteurs peuvent l’expliquer : le rôle des médias, le climat sociétal général, la puissance du patronat et de ses alliés, le triomphe de la droite à l’ère du néolibéralisme, etc. Tout cela est vrai. Mais la fâcheuse position dans laquelle se retrouve chaque fois le syndicalisme du secteur public relève peut-être aussi de lui.

Avant de se présenter aux tables de négociations, n’y a-t-il pas lieu de construire des alliances approfondies avec d’autres mouvements sociaux ? N’y a-t-il pas lieu de tenter de créer un vaste mouvement social autour d’une vision partagée de ce que doit être l’intervention de l’État dans une optique de justice sociale ? N’y a-t-il pas lieu de s’inspirer du mouvement étudiant, qui est parvenu à associer différentes catégories sociales à son combat, en montrant que celui-ci relevait non pas du corporatisme, mais d’une proposition de ce que pourrait être une société juste et démocratique ? Ainsi, le mouvement des carrés rouges a su placer au cœur de sa lutte une vision du bien commun et c’est ce que n’arrivent plus à faire les organisations syndicales lorsque vient le temps de négocier avec l’État-patron.

3. Les revendications doivent concerner la société dans son ensemble

Un peu à l’image du Printemps québécois, les négos devraient marquer un temps d’arrêt à l’échelle nationale afin de réfléchir au type de société dans lequel nous voulons vivre et, plus spécifiquement, à des principes cruciaux telles l’universalité, l’accessibilité, la gratuité et la gestion collective des services à la population. En somme, les négos devraient être un moment privilégié pour articuler et diffuser une vision du rôle général de l’État, des valeurs communes et de l’avenir de la société québécoise.

S’il prenait aux centrales l’envie de jeter les bases d’un syndicalisme de mouvement social dans le cadre des négociations de 2015, voici quelles pourraient en être les revendications principales :

‚ abolition de la taxe santé ;

‚ gel des tarifs d’hydroélectricité ;

‚ gel des tarifs des services de garde (7 $ / jour) ;

‚ gel des droits de scolarité dans une perspective de gratuité scolaire ;

‚ réduction substantielle du nombre d’élèves par classe au primaire ;

‚ en santé/services sociaux, intégration des salariées de l’économie sociale au secteur public québécois ;

‚ augmentation substantielle du pouvoir d’achat de tous les salariées du secteur public québécois ;

‚ adoption par l’État des mesures de justice fiscale nécessaires à la réalisation des sept premiers points (hausse des impôts des entreprises, suppression d’abris fiscaux, redevances sur les ressources, etc.).

À défaut de mettre de l’avant des perspectives similaires, le risque est grand que ces négociations soient réduites à un exercice routinier et strictement corporatiste. Ainsi ramenées à une vulgaire corvée affairiste, elles n’inspireraient plus grand monde à la base et fatalement, sans conviction, les membres s’en remettraient aux apparatchiks syndicaux, peut-être même en se disant qu’après tout, ils sont payés pour ça.

4. Sans rapport de force, il n’y a pas de gains possibles

La dépolitisation des négociations du secteur public, observable depuis 25 ans, a son pendant dans la mobilisation. La portion plus corporatiste de l’appa­reil réussit à imposer le réflexe voulant que ce soit aux tables que tout se joue. Celle-ci met de l’avant que les négociations sont du « donnant donnant » : on cède certains acquis actuellement inscrits dans la convention (ou relevant du statu quo) en échange d’améliorations concédées par la partie patronale. Le moment venu, devant les assemblées générales, on présente ces concessions comme des gains arrachés de peine et de misère à l’employeur. Fort d’une telle gymnastique, on en arrive presque à faire croire, chemin faisant, que lesdites négociations ont été victorieuses.

Dans l’appareil syndical, on affirme souvent que les membres n’ont pas envie de se battre ou qu’ils ne veulent plus faire la grève. Lorsque c’est avec un tel discours que s’inaugure la ronde de négociations, comment croire que les membres puissent avoir le goût de mettre autre chose de l’avant ? Comment la base pourrait-elle renoncer à ce qu’on lui offre sur un plateau d’argent : le confort d’une négociation peinarde et discrète, sans la moindre percée certes, mais aussi sans efforts ni turbulences ?

5. Travailler en front commun, de la base jusqu’au sommet

L’aspect peut-être le plus déplorable de la dépolitisation syndicale est l’esprit d’émulation qui existe entre les centrales. Il ne faut pas hésiter à parler d’un sectarisme syndical qui ne repose pas tant sur des valeurs différentes que sur l’adhésion tribale à une organisation. Lorsque vient le temps d’entreprendre les négociations du secteur public, ce phénomène de compétition apparaît avec plus de vigueur. On peut se demander si le front commun de 2010 en était vraiment un ou s’il existait seulement en façade. Pourtant, une des leçons les plus remarquables de la grève étudiante de 2012 aura été justement la capacité de générer une véritable unité entre les organisations étudiantes, ce qui a été garant de leur victoire.

Pour être effectif, un front commun ne peut pas réunir uniquement des chefs syndicaux nationaux. Il doit impliquer chacun des syndicats locaux susceptibles de participer à la lutte. L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) a initié en ce sens un pattern inspirant, « l’entente minimale ». Ce pacte liait 88 associations locales et comités de mobilisation de partout au Québec ; il visait à s’assurer que les organisations étudiantes nationales évitent les déchirements constatés lors de la grève de 2005. Cette entente a été ratifiée dans les assemblées générales locales et a joué un rôle essentiel dans la solidité et l’effectivité du front commun étudiant.

Les carrés rouges nous ont montré que lorsqu’on se crache dans les mains et qu’on monte au front, tôt ou tard, on finit par en récolter les dividendes. Le combat peut être rude, l’adversaire peut être impitoyable ou même vicieux, mais la lutte finit par payer. C’est ce qu’il faut réapprendre dans le secteur public : avoir confiance en soi, savoir prendre des risques et oser entamer un bras de fer, comme l’ont fait les étudiants et les étudiantes. En définitive, pour qu’une victoire soit envisageable, il faut d’abord y croire soi-même. Les leaders syndicaux seront-ils contaminés par le mouvement des carrés rouges ? Il appartient à toute la gauche, incluant la base syndicale, de les y aider.

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