Dossier : Le printemps érable - Ses racines et sa sève

La frilosité des syndicats

André Frappier

Quelle que soit l’issue, la lutte sociale engendrée par le mouvement étudiant québécois est déjà passée à l’histoire. L’euphorie dégagée par des centaines de milliers de personnes dans les rues de Montréal lors des grandes manifestations nationales et par la prise de possession citoyenne de la rue le soir au son des casseroles un peu partout au Québec laissera une empreinte profonde dans la mémoire collective. Les masses populaires ont exprimé d’une seule voix leur refus d’une société corrompue et répressive. Un tel élan dépasse l’enjeu de la seule question des frais de scolarité. Elle pose la question : quel type de société souhaitons-nous ? Une société au service des minières, des spéculateurs qui exploitent nos ressources ou au service du bien collectif, des services publics, de l’éducation, de la santé et du logement ?

Le mouvement syndical en tant que tel a joué un rôle positif dans la lutte étudiante. Les syndicats de toutes allégeances ont participé à la plupart des manifestations importantes et ont apporté un appui substantiel tant financier qu’organisationnel. Plusieurs résolutions d’appui ont été adoptées, provenant des syndicats de l’enseignement, mais aussi d’autres syndicats, incluant le Conseil central de Montréal (CSN) et le Conseil régional Montréal métropolitain (FTQ). Cependant, en ne tirant pas toutes les implications du conflit, les directions des centrales ont raté l’opportunité de travailler à créer un front commun social grâce à leur influence.

La pusillanimité des directions syndicales

Cette lutte a représenté un saut qualitatif qui a permis pour un instant de faire converger les différents intérêts de la société civile dans une bataille commune contre le principe de l’utilisateur-payeur, la corruption et la répression. Elle a remis en question la légitimité de l’appareil d’État qui tente, depuis deux décennies, de nous imposer son projet néolibéral. C’est un moment important auquel il aurait fallu apporter toute l’attention et l’appui nécessaire à l’heure des combats isolés et des défaites successives du mouvement syndical, à l’heure où le droit de grève dans le secteur public n’existe plus que dans l’imaginaire et où le lock-out est devenu la règle dans le secteur privé et même dans le secteur public. Depuis le début, les directions syndicales ont comme perspective de régler la question du financement postsecondaire en vase clos, c’est-à-dire à partir des propres ressources du milieu collégial et universitaire, y incluant celles des étudiantes et des étudiants. Cette logique ne remet pas en question le cadre budgétaire du gouvernement qui procède en même temps à l’élimination de la taxe sur le capital pour les entreprises et finance odieusement Rio Tinto Alcan par l’achat de l’excédent de sa production d’électricité pendant que cette entreprise met ses employéEs en lock-out. Cette vision rend possible l’isolement des luttes les unes des autres et nuit à la formation d’un front uni, essentiel à une victoire durable.

Le précédent de 2010

Le rôle qu’ont joué les directions syndicales dans ce conflit était déjà inscrit dans le scénario qui s’est déroulé lors du Front commun du secteur public et parapublic de 2010 où, malgré une offensive d’appauvrissement annoncée dans le budget Bachand, les directions des centrales ont boudé la coalition opposée à la tarification et la privatisation, et procédé à un règlement au rabais, sans combat. Cela a eu pour effet d’isoler les mouvements sociaux, dont le mouvement étudiant qui s’est retrouvé seul aujourd’hui dans une lutte qui aurait dû être menée par l’ensemble du mouvement syndical. L’impact rétrograde de ce budget concernant l’augmentation des frais selon le principe de l’utilisateur-payeur et la diminution des services était pourtant à lui seul annonciateur des projets de privatisation du gouvernement. Les centrales syndicales ont joué un rôle de frein au mouvement de lutte étudiante, ce qui aura certainement des conséquences beaucoup plus lourdes que leur refus d’adhérer à la coalition contre la tarification en 2010.

De nouvelles perspectives politiques

La lutte étudiante aura redéfini les perspectives politiques et stratégiques qui dominent le mouvement ouvrier et populaire québécois depuis plus de trois décennies. Elle a remis à l’avant-plan la nécessité de la lutte citoyenne comme axe central d’émancipation sociale. Elle a redéfini, en le mettant en pratique, le concept de démocratie populaire. Elle a produit une rupture avec la stratégie de confinement des luttes dans une perspective de suivisme électoraliste. Elle a confronté directement les conceptions des chefs traditionnels du mouvement ouvrier ainsi que du courant péquiste qui le traverse. Elle a permis de dégager un acquis essentiel : le développement de luttes unitaires, la possibilité d’une lutte sociale contre l’offensive néolibérale, la perspective d’une société solidaire, écologiste et égalitaire à la portée de nos luttes.

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