Dossier : Le printemps érable - Ses racines et sa sève

Les maNUfestantes

Martine Delvaux

Les grévistes féministes marchent. Elles troquent la chambre à soi pour la rue et elles défilent maquillées, masquées, voilées, parfois nues mais toujours conscientes des images qu’elles convoquent, imitent, qu’elles citent avec ironie. La femme nue est une des images convoquées dans cette grève étudiante qui, pour les femmes, se double d’une grève de la petite fille sage. Les filles en grève marchent, scandent, crient, écrivent, mais la géométrie de leur rage est à l’image de la grève qu’elles font d’une grève pensée comme si elle était immunisée contre le virus de la hiérarchie et de la misogynie. C’est dans ce contexte que les grévistes féministes se dénudent en public.

Les maNUfestations resteront un aspect mémorable du Printemps québécois. Contre la brutalité policière, la vulnérabilité de la peau nue ; et contre l’objectivation et le commerce des femmes, une déambulation festive (par exemple dans le cadre de la F1) de manifestantes et manifestants dépouillés de vêtements. D’aucuns pointeront que les garçons aussi se sont dévêtus. Mais il faut distinguer le sens que prend ce geste quand il est posé par des hommes dont la nudité se fait rare sur la place publique de celui qu’il prend quand ce sont des femmes qui le posent. D’autres diront que les maNUfestations non seulement sont banales, mais reconduisent la réification médiatique des femmes et participent de la misogynie ambiante. J’y vois plutôt, parmi différentes pratiques de nudité politique (pour la défense des droits des animaux, la liberté d’expression, etc.), un pied de nez à la marchandisation du corps des femmes.

La spécificité femme

Dans la lignée du mouvement ukrainien Femen qui, pour attirer l’attention des médias, joue la carte des seins nus (et manifeste contre la burka, la prostitution, le viol, le fascisme et même DSK…), la lutte de ces grévistes femmes se fait de concert avec leur combat féministe, dans l’effort de ne jamais oublier qui elles sont, défendant la spécificité de leurs revendications au cœur d’une lutte qui se veut générale et collective. On les accuse parfois de miner le mouvement étudiant de l’intérieur – par exemple, dans le cadre du débat concernant la collecte de fonds lors du spectacle de la CHI (Coalition des humoristes indignés). Mais à la vulgarité misogyne, raciste et homophobe des humoristes (entre autres ce que les grévistes féministes ont appelé le « champ lexical phallique »), elles opposent un usage politique de leur nudité. Comme l’écrit la journaliste Alice Schwarzer au sujet du groupe Femen : les femmes attrapent le boomerang en plein ciel et le renvoient là d’où il vient.

Contre le contrôle du corps féminin par la mode, la publicité, la pornographie, les filles, en se dénudant, commettent un acte de désobéissance civile – peut-être le plus important en regard de la misogynie. « Ne posez pas, disent les manifestantes de Femen, vous n’êtes pas des mannequins, vous êtes des soldats » ! Si le nu militant est l’arme de celle qui n’a plus rien à perdre, c’est dire tout ce que les femmes ont perdu ou sacrifié ! Là s’inscrit la différence entre l’anonymat tel que pratiqué comme force de résistance par les étudiants en général et l’utilisation qu’en font les femmes en particulier. Car si la nudité constitue une mise en scène de l’anonymat (mettre tous les individus sur un pied d’égalité, rejeter l’étiquetage social et le culte de la personnalité, comme l’explique le manifeste étudiant rédigé en vue de la maNUfestation du 8 juin) ; si Michel Foucault a bien montré quelle force de résistance reposait dans la « production du commun » contre l’intériorité privée et les identités assignées, reste que pour les grévistes féministes, l’anonymat doit être vécu autrement. Pour que ce « devenir-révolutionnaire  » ne soit pas l’alibi d’une domination et d’une domestication, il doit se doubler d’un bon usage de la singularité : il faut continuer à penser, partout et toujours, le féminin.

La communauté des marginales

J’ai envie de voir les grévistes féministes comme l’incarnation de la Société des marginales rêvée par Virginia Woolf en 1938, dans Trois guinées. Évoluant aux côtés de leurs pairs, compagnons de lutte et co-manifestants, elles occupent la marge, l’à-côté, une position intermédiaire entre l’engagement et cette place de perpétuelle étrangère qui est celle de la féministe en société. Fauteuses de trouble, casseuses de party, elles ne sont ni petites filles sages ni grévistes anonymes. Elles incarnent plutôt cet Ingouvernable que Giorgio Agamben emprunte à Michel Foucault, qui est «  à la fois le point d’origine et le point de fuite de toute politique  ».

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