Désobéissance et démocratie

No 46 - oct. / nov. 2012

Politique

Désobéissance et démocratie

Un spectre hanterait le Québec, le spectre de la rue ! Pour le terrasser, le gouvernement Charest n’a trouvé rien de mieux en mai dernier que de proclamer une loi spéciale qui restreint considérablement la liberté d’expression, d’association et de manifestation. Plutôt que de vider les rues, une telle loi les a remplies de colère et de casseroles.

Et pourtant ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre ; il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude.

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire


Plutôt qu’un ensemble statique d’institutions formalisées, il vaudrait mieux des organisations se créant ad hoc, militant dans un but concret et disparaissant lorsque ce but est atteint.

Vaclav Havel, Le pouvoir des sans-pouvoir

Une partie de la population s’est de facto engagée dans une démarche de désobéissance civique, n’attendant pas l’appel d’un quelconque leader. On ne sait pas encore si tous les aspects de la loi 12 seront contestés, mais on sait que le vent de la désobéissance s’est levé et que les canicules de l’été ne l’ont pas étouffé.

La désobéissance civile peut prendre la forme du combat exemplaire et défensif d’un individu, comme dans le cas de Thoreau ou des dissidents en Union soviétique. Elle peut également prendre des formes actives et collectives, comme ce fut le cas en Inde dans le mouvement pour l’indépendance ou dans la stratégie de Martin Luther King dans le cadre du mouvement pour les droits civiques pour les Noirs étatsuniens. Ce type de désobéissance, je préfère la qualifier de civique

Cette désobéissance fait partie intégrante de la vie démocratique d’une société. Elle est civique parce qu’elle résulte de la décision responsable et réfléchie de chaque personne qui va manifester. Elle est civique parce qu’elle ne vise pas à procurer un avantage personnel ou catégoriel à celles et ceux qui s’y livrent, mais résulte plutôt d’une compréhension de l’intérêt public. Elle est civique parce qu’elle est collective et crée du lien social. Elle est civique parce qu’elle oppose à la violence et à l’appareil répressif du pouvoir la calme détermination de la population. Elle est civique, enfin, parce qu’elle se déroule dans l’espace public.

Une telle désobéissance est loin de constituer une menace à la démocratie. Dans une démocratie représentative, si le gouvernement élu a le monopole de la légalité, il n’a pas celui de la légitimité. Le pouvoir des « sans pouvoir », nous les citoyennes et citoyens de ce pays, c’est de dire non et de refuser d’obéir à une loi injuste. Notre refus d’obéissance dévoile la nature autoritaire et corrompue du gouvernement en place. C’est un refus collectif, démocratique et civique.

Entre deux élections, notre voix compte

On voudrait nous faire croire que le gouvernement parle au nom de la majorité silencieuse, alors que ce qu’il vise, c’est de nous réduire au silence. Il aspire à la paix des cimetières citoyens pour mieux entendre le tintement de l’argent des pots-de-vin de ses commanditaires. La démocratie, ce n’est pas seulement voter une fois tous les quatre ans pour porter au pouvoir une équipe gouvernementale. La démocratie ne se réduit pas non plus à « sortir les sortants » pour les remplacer par d’autres qui se révèlent souvent aussi pires que leurs prédécesseurs, comme nous y ont invités certains dans la dernière campagne électorale. La démocratie, c’est de s’intéresser à la politique, de pouvoir juger nos gouvernements sur leurs actes et de les rappeler à l’ordre au besoin. C’est pour ces raisons que nous avons des chartes nous garantissant, entre autres, le droit à l’information, à la réunion, à la manifestation et à l’association. Ce n’est pas « le gouvernement de la rue », ce sont les citoyennes et citoyens en action qui défendent des droits chèrement acquis et précieux non seulement pour ceux et celles qui les exercent, mais pour la santé de notre démocratie. Et la meilleure façon de conserver un droit, c’est encore de l’exercer, malgré les diktats gouvernementaux !

Comme le disait une banderole de la manifestation du 22 août dernier, « nos espoirs sont plus grands que vos urnes » et on pourrait ajouter que ces urnes ont quelque chose de funéraire. Depuis le printemps érable, une volonté d’action politique s’est emparée de la société québécoise et a mis en lumière le caractère étriqué de la démocratie représentative. Affirmer le droit collectif de résister et l’aspiration à plus de démocratie demeure plus que jamais essentiel.

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