La nature liberticide de la liberté libérale

No 46 - oct. / nov. 2012

Michel Freitag

La nature liberticide de la liberté libérale

Deux ans après la disparition subite du sociologue québécois Michel Freitag a paru chez Liber L’abîme de la liberté. Une critique du libéralisme. Cet « ouvrage-testament » constitue une réflexion inséparablement anthropologique, philosophique et sociologique sur la liberté et clôt une œuvre dont l’inventaire critique reste à faire. Freitag poursuit essentiellement un double objectif ici : il cherche, d’une part, à critiquer la représentation de la liberté dominante dans notre société et, d’autre part, à expliquer en quoi celle-ci est proprement liberticide.

Le symbolique comme condition d’exercice de la liberté politique

Afin de rendre compte des ambitions de l’auteur, faisons d’abord un bref détour par sa théorie générale du symbolique. Pour Freitag, le rapport humain au monde est médiatisé par le symbolique. Composé du langage et de la culture, l’ordre symbolique permet la représentation d’un monde commun, constitue la condition de la reconnaissance intersubjective et assume directement – dans les premières sociétés humaines – la fonction d’intégration des pratiques sociales. C’est justement lorsque la réalité du pouvoir politique apparaît dans les sociétés traditionnelles (royautés, cités États et empires) et que la Loi assortie d’une sanction conditionnelle prend en charge la reproduction de la société que l’ordre symbolique peut être utilisé par les individus en vue d’instituer réflexivement des buts et des idéaux à atteindre collectivement. Ainsi, avec le pouvoir apparaît la liberté politique.

Pour Freitag, c’est dans la société de la Grèce antique que l’on trouve la conception de la liberté politique la plus riche. Associée à la question de la socialité définie par les concepts d’aidos (solidarité) et de diké (justice), la liberté consiste alors à participer à la vie collective publique en mettant d’abord sa volonté au service du bien commun ou, pour reprendre les termes de l’auteur, à remplir « l’obligation que tous les sujets ont à l‘égard du tout social auquel ils appartiennent, auquel ils doivent l’essentiel de ce qui remplit leur vie » (p. 83-84). Comme nous allons le voir, on est ici à mille lieues de la conception de la liberté qui s’est progressivement imposée dans la modernité.

La liberté des Modernes, le libéralisme et le capitalisme

Rattachés initialement à l’émancipation de l’individu à l’égard de la tradition, le concept moderne de liberté et la conception du sujet qui le soutient ont été formulés normativement de diverses façons (de Guillaume d’Occam à John Stuart Mill, en passant par Descartes, Kant, Locke, etc.). Examinant attentivement ces diverses appréhensions, Freitag soutient que la plupart des contributions intellectuelles qui ont été décisives – du moins en Occident – quant à la construction de l’idée de liberté individuelle ont fait l’impasse sur la socialité normative qui caractérise ontologiquement le monde humain. Cela est particulièrement évident pour la majeure partie de la philosophie libérale anglaise, assise sur une anthropologie utilitariste et une conception individualiste de la société (composée d’un agrégat d’individus rationnels affranchis de tout rapport d’appartenance et de dépendance à l’égard de celle-ci). Pour l’auteur de Dialectique et société, c’est dans l’aporie de cette conception moderne d’une telle socialité « asociale » que l’on peut déceler l’échec même du projet moderne et la faille par laquelle s’est engouffré, par l’intermédiaire de l’institution de la propriété privée, le capitalisme comme nouvelle dynamique sociétale de contrôle de la pratique sociale.

Une liberté contre le politique

Selon Freitag, c’est en s’attaquant à la conception républicaine de la liberté, entendue comme « liberté dans le politique, par le politique, en vue du politique » (p. 86), que la liberté libérale est liberticide (au sens ontologique). Pour l’auteur, bien que le développement de la modernité ait été marqué par la tension entre ces deux conceptions/pôles idéologiques, la liberté mise de l’avant par le libéralisme et, plus encore, par le néolibéralisme contemporain en est une qui « s’affirme contre le politique  », contre la capacité d’action collective et de production d’un monde commun réfléchi et raisonnable. Cette liberté, mue par la logique économique et technocratique dominante d’aujourd’hui, est d’abord celle dont se prévalent les grandes organisations corporatives. Ces dernières, dotées du statut juridique de « personne morale », sont en mesure d’assujettir l’ensemble des sociétés et des cultures qui les caractérisent. Qui plus est, nous dit Freitag, en tant qu’avatar d’un système – le capitalisme – qui détruit la nature et la vie, la liberté libérale anéantit les conditions mêmes de reproduction de la liberté.

L’abîme de la liberté constitue donc l’ultime réflexion d’un humaniste inquiet de la liquidation en cours du politique et de la perte de la réflexivité du sujet et de la société. Partisan d’une sociologie avec la société et dans le monde, Freitag plaide pour la transformation de nos institutions en faveur d’une liberté républicaine perdue (« La conception républicaine et humaniste, écrit-il, est à réinventer, mais alors en changeant d’échelle. » p. 448) et nous renvoie à l’urgence de poser des limites au déploiement du capitalisme au nom de notre commune responsabilité à l’égard du monde sans lequel rien ne serait.

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