Un bilan des plus honteux

No 46 - oct. / nov. 2012

Trou story

Un bilan des plus honteux

Il y a environ trente-cinq ans, Richard Desjardins et Robert Monderie ont entamé une singulière collaboration cinématographique qui leur a permis de coréaliser cinq documentaires engagés [1] dont plusieurs observateurs avertis ont souligné la pertinence. Certes, leur œuvre – de Comme des chiens en pacage (1977) à Trou story (2011), en passant par Mouche à feu (1982) – ne s’avère pas aussi abondante qu’elle aurait pu l’être. Ce phénomène s’explique surtout parce que les deux hommes ont longtemps eu de la difficulté à trouver des fonds publics pour réaliser les films militants qu’ils souhaitaient faire.

Fort des succès d’estime remportés par L’erreur boréale (1999), puis par Le peuple invisible (2007), le tandem Desjardins-Monderie choisit cette fois, avec Trou story, de se pencher sur l’histoire des entreprises minières du Québec et du Canada anglais des cent vingt-cinq dernières années ; ceci dans le but de mieux jauger le sens de la démarche du premier ministre Charest, qui tente d’actualiser son fameux plan Nord. Dans ces circonstances, on ne sera guère étonné de constater que les deux hommes renouent, à travers cette œuvre, avec un discours écologique qui leur est cher. Pourtant, ici, les documentaristes se montrent encore plus ambitieux que dans leurs précédents métrages, comme en témoigne leur volonté d’établir une relation directe entre le saccage des ressources environnementales de certaines régions du Québec, du Canada anglais et l’accentuation des inégalités sociales, qui existent entre les privilégiés et les laissés-pour-compte de notre système politique.

L’industrie minière ontarienne à la fin du 19e siècle

Conscients que certains observateurs leur reprochent volontiers d’avoir un parti pris trop affirmé par rapport à des enjeux environnementaux essentiels, Richard Desjardins et Robert Monderie surprennent le spectateur attentif dès les premières images du film, lorsqu’on voit le narrateur de l’œuvre (Desjardins lui-même) admettre simplement qu’il connaît mal le monde des industries minières québécoise et canadienne-anglaise. Cependant, les cinéastes procèdent ensuite à un habile retour en arrière qui situe brièvement le début de l’histoire minière canadienne à la fin du dix-neuvième siècle, à Sudbury, où l’on a découvert un important gisement de cuivre. Dans cette perspective, Richard Desjardins et Robert Monderie ont effectué une recherche politico-historique minutieuse qui leur permet d’intégrer de nombreuses images d’archives – plans cinématographiques, photographies, dessins – à leur long métrage. L’utilisation de la narration en voix hors champ est, durant la première partie du film, assez discutable dans la mesure où les cinéastes surchargent parfois leur propos de précisions unidimensionnelles au sujet de l’historique des compagnies minières. N’empêche que, globalement, ils nous révèlent des informations très significatives au sujet de ces grandes entreprises. Parallèlement, les deux documentaristes énoncent une réflexion estimable, évoquant le pouvoir du grand capital et les influences néfastes qu’il exerce sur des collectivités et des territoires, au Canada comme dans le reste du monde.

Quête effrénée de profits et lutte des classes

Fidèles à une démarche cohérente et didactique, Richard Desjardins et Robert Monderie plongent le spectateur dans la sombre réalité des mines d’autrefois. En outre, ils proposent une analyse marxiste des rapports de classes et de la quête de profit à cette époque. Ainsi, au début du vingtième siècle, on exploitait des mines de cuivre, de nickel et d’argent dans le nord-est de l’Ontario, précisément à Sudbury, Timmins et Cobalt. La volonté des entrepreneurs miniers des trois villes concernées, conscients de la haute valeur commerciale de ces denrées sur les marchés financiers, a engendré une activité effrénée d’exploitation des terres afin que l’on recueille, le plus rapidement possible, de très grandes quantités de ces minerais.

Afin d’atteindre un objectif amoral, à Cobalt, on obligeait les mineurs, essentiellement des prolétaires d’origine étrangère, à travailler six jours et demi par semaine, dix heures par jour, sans jamais pouvoir espérer améliorer leur sort. En outre, ces ouvriers se mouvaient dans des lieux insalubres et n’étaient pas en mesure d’avoir une hygiène de vie adéquate, ce qui diminuait considérablement la qualité de leur existence ainsi que leur longévité. Si jamais ils cherchaient à se syndiquer, les dirigeants des entreprises, bénéficiant de nombreuses amitiés politiques, les faisaient renvoyer promptement dans leurs pays d’origine. Le cas échéant, on pouvait ensuite remplacer ces contestataires, dans les mines d’argent, par d’autres immigrants jugés plus dociles, qui, à leur tour, devaient subir des conditions de travail pitoyables… Au demeurant, il apparaissait déjà indéniable que les lobbys des entreprises minières exerçaient un fort ascendant sur les gouvernements canadiens de cette époque.

La fonderie Horne de Rouyn-Noranda

Traversant progressivement le cours de l’espace et du temps, passant de l’Ontario au Québec, allant du passé au présent, Desjardins et Monderie mettent en relief le cas de la ville de Rouyn-Noranda [2] où se trouve la fonderie Horne [3], propriété de la compagnie Xstrata. Évidemment, cette fonderie suscite des problèmes particuliers, essentiellement en termes de pollution de l’air et des sols. Dans cette perspective, les cinéastes recueillent de manière opportune le témoignage d’un résident de Rouyn-Noranda dont on a dû faire assainir le terrain récemment en raison du haut taux de contamination que l’on y a décelé. Quel impact le degré élevé de pollution atmosphérique de la ville témiscabitibienne aura-t-il sur cet homme, son fils, ses voisins ainsi que sur l’ensemble des citadins ? On ne saurait le dire puisque le ministère de la Santé du Québec a cessé d’accumuler des statistiques concernant les différences biochimiques qui existent entre les gens vivant dans des régions minières, comme Rouyn-Noranda, et ceux qui demeurent dans des territoires où ce genre d’entreprises ne sévit pas. De cette façon, on occulte les dangers réels qu’encourent les Rouynorandiens en raison de l’activité qu’exerce l’incinérateur de leur ville. Sans verser dans le schématisme, les deux documentaristes nous dévoilent, avec probité, comment une entreprise privée (Xstrata), guidée par la seule quête du profit, met en danger la santé de nombreux citoyens et citoyennes, en évitant toute sanction dissuasive parce que les gouvernements fédéral et provincial lui accordent une kyrielle de passe-droits.

Les ruses modernes des entreprises minières

Malgré le cas d’exception que nous venons d’évoquer, il faut reconnaître que les représentants des entreprises minières, ainsi que les membres des gouvernements qui leur sont favorables, ont sensiblement affiné leur discours par rapport au début du vingtième siècle afin de convaincre des « publics cibles » du bien-fondé de leurs actions. En d’autres termes, les porte-parole de cette industrie ont recours à une rhétorique sophistiquée, de manière à démontrer à l’ensemble des QuébécoisES qu’ils ont maintenant à cœur les intérêts des gens qui résident dans des zones minières. En offrant des emplois à haut taux de rémunération à des habitants des régions éloignées du Québec, souvent démunies, et en prétendant créer de la richesse tout en agissant proprement, ces beaux parleurs réussissent à mystifier une partie importante de la population qui pourrait aisément s’opposer à des projets miniers si elle voyait de quoi il retourne vraiment.

Toutefois, les manœuvres des compagnies minières contemporaines ne résistent pas à l’examen attentif auquel procède le tandem Desjardins-Monderie. Suite à une visite guidée de la mine Goldex organisée spécialement pour eux par la direction de l’entreprise Agnico-Eagle, les documentaristes soulignent au spectateur que la compagnie engage peu de travailleurs pour recueillir de l’or, ce très précieux métal [4]. De plus, l’absence de syndicalisation des employés et le recours de la compagnie à la sous-traitance rendent sa responsabilité corporative très limitée socialement parlant.

Sur le plan environnemental, Desjardins et Monderie interrogent des experts afin qu’ils se penchent sur la prétendue décontamination d’un site public pollué à laquelle procéderait la mine Goldex en utilisant un mélange d’eau et de roche concassée. De l’avis des spécialistes impartiaux consultés, il n’existe aucune preuve scientifiquement fiable qui atteste l’efficacité de cette opération. En conséquence, on peut légitimement considérer que la compagnie Agnico-Eagle jette de la poudre aux yeux à la population québécoise afin de redorer son blason.

L’impact du film

Peu de temps après la première projection officielle du film de Desjardins et Monderie, au Festival des films de Rouyn-Noranda, différents représentants de l’industrie minière – en particulier ceux de la compagnie Osisko – ont fait des interventions publiques remarquées afin de dénoncer le prétendu arbitraire, voire la mauvaise foi dont auraient témoigné Richard Desjardins et Robert Monderie en dépeignant l’univers minier du Québec et du Canada anglais sous un jour sinistre. Certes, cette sortie virulente des membres des compagnies minières contre les cinéastes n’était pas de nature à les surprendre, eux qui ont connu une expérience similaire face à l’industrie forestière suite à la diffusion de L’erreur boréale douze ans plus tôt. Cependant, comme dans le cas précédent, les reproches qu’on leur a formulés se révèlent totalement dénués de fondement, n’altérant en rien la véracité de leur propos filmique. En réalité, une déduction appropriée nous porte à croire que la diffusion de cette propagande « pro-mines » est attribuable au fait que le réquisitoire des documentaristes pourrait menacer l’existence de certains des privilèges des entreprises minières, voire entraîner une diminution de leurs profits. Or, on comprendra qu’une telle perspective n’a rien de réjouissant pour cette industrie… Somme toute, au-delà de ses qualités esthétiques appréciables, le principal mérite de Trou story consiste à pouvoir susciter un débat public éclairé concernant le monde minier au troisième millénaire.


[1Par ailleurs, il importe de mentionner que Robert Monderie a coréalisé Noranda (1984), un documentaire sociopolitique portant sur la municipalité minière du même nom, avec Daniel Corvec, et qu’il a réalisé, seul, le documentaire environnemental La loi de l’eau (2001), une œuvre coécrite avec Richard Desjardins. Au demeurant, précisons que ces deux films de Monderie constituent des moyens métrages.

[2Desjardins et Monderie sont natifs de Rouyn-Noranda.

[3Récemment, on a transformé cette fonderie de cuivre, qui appartenait à la compagnie Noranda, en incinérateur polyvalent, ce qui accroît virtuellement le taux de pollution que cet appareil génère.

[4Les avancées technologiques dont ont bénéficié les entreprises minières au cours des dernières années leur permettent désormais de restreindre considérablement le nombre d’employés auxquels elles font appel. Comme il fallait s’y attendre, Agnico-Eagle s’inscrit dans cette tendance.

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