Soulèvements populaires en Amérique latine

No 46 - oct. / nov. 2012

International

Soulèvements populaires en Amérique latine

Entrevue avec Ricardo Peñafiel, codirecteur de l’ouvrage L’interpellation plébéienne en Amérique latine

En mai dernier sortait le dernier ouvrage collectif du GRIPAL (Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine) intitulé L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche. Ce livre, fruit d’une recherche collective qui aura duré trois ans, analyse une série de soulèvements populaires survenus en Amérique latine au cours de la dernière décennie. Par un va-et-vient constant entre la théorie politique et les recherches de terrain, ce livre s’avère un outil de d’interprétation indispensable pour aborder d’autres printemps des peuples survenus plus près de nous ou ailleurs dans le monde. Afin d’en rendre compte, À bâbord ! a rencontré Ricardo Peñafiel, l’un des codirecteurs de ce livre.

À bâbord !  : Dans votre ouvrage collectif [1]vous affirmez que les soulèvements populaires et autres actions directes spontanées ayant marqué l’histoire récente de l’Amérique latine débordent des cadres institutionnels cherchant à contenir l’action collective. Qu’est-ce que cela implique pour la compréhension de notre époque ?

Ricardo Peñafiel : Effectivement, les soulèvements populaires existent depuis qu’il y a division sociale. C’est même pour cette raison que nous avons utilisé le concept de « plèbe », en référence à la première sécession plébéienne, en 494 avant J.C., et à l’excellent livre de Martin Breaugh L’expérience plébéienne.

Pourtant, L’interpellation plébéienne en Amérique latine fait référence à un processus contemporain marqué par une nette propension aux soulèvements populaires. Le processus en question dérive du déni du statut de citoyen à l’ensemble de la population par des « démocraties autoritaires » issues des processus de transition marqués par une conception restreinte, marchande et consensuelle de la démocratie « stable ».

S’il se produit autant de soulèvements et de manifestations de masses questionnant l’ensemble du système politique (¡Que se vayan todos ! [Qu’ils s’en aillent tous !]), c’est précisément parce qu’en prétendant restreindre le statut de citoyen à l’exercice sporadique du droit de vote et en considérant toute revendication de justice ou d’égalité comme une menace à la stabilité (sociale, politique et ultimement économique), les « démocraties de basse intensité » du continent engendrent l’inverse de ce qu’elles poursuivent, soit la radicalisation de l’action collective.

Mais il ne s’agit pas d’une conséquence directe de ces régimes transitologiques. C’est la « plèbe » ou les masses soulevées qui dans et par leur acte de « sécession », de sortie des formes « normales » (fétichisées) du vivre ensemble, remettent en question ce qui autrement aurait pu se perpétuer indéfiniment.

À bâbord !  : Vous critiquez par ailleurs la tendance à déduire directement le virage à gauche de ces soulèvements populaires et à les assimiler à des mouvements sociaux. En quoi les actions directes spontanées se distinguent-elles de l’un et des autres ?

Ricardo Peñafiel : Lorsqu’on cherche à comprendre le sens des actions directes spontanées des deux dernières décennies et que celui-ci est réduit à n’être que le prélude des virages à gauche ou la confirmation des principes de la lutte de certains mouvements sociaux, on passe à côté de ce qui fait la spécificité des soulèvements qui sont constitués d’une multiplicité de positions divergentes – au sein desquelles se trouvent des « participants anonymes » n’ayant aucune forme de militance préalable. D’autre part, loin de « demander » une « intégration sociale » par les politiques sociales et « participatives » mises de l’avant par les gouvernements de gauche, ces actions directes spontanées questionnent la « légitimité » de l’ensemble du système au point de considérer les tentatives de « représentation politique » comme des trahisons du mouvement.

À bâbord !  : Pouvez-vous préciser votre réflexion sur ces actions spontanées que votre livre analyse comme des débordements des cadres institutionnels de l’action collective. Qu’est ce que cela dévoile précisément sur la nature plus symbolique de la domination politique ?

Ricardo Peñafiel : Les soulèvements populaires et autres actions directes spontanées dévoilent une « crise de la représentation politique ». En fait, ils sont constitutifs de cette crise. Cette crise va beaucoup plus loin que le refus du néolibéralisme et des formes autoritaires de la démocratie transitionnelle. Ce que nous racontent dans ce livre les participants anonymes de ces actions questionne le « fétichisme politique » par lequel le représentant se substitue au groupe au nom duquel il parle et cherche à l’intégrer (avec la meilleure volonté du monde) au sein des mêmes structures de domination qui sont remises en question par l’action.

En ce sens, les actions directes spontanées se présentent comme ce que Walter Benjamin appelle de la « violence pure ». Une violence, davantage symbolique que physique, qui dévoile la « violence des fondements mythiques du droit » sans toutefois chercher à poser un nouveau droit. Ce refus n’est pas le signe d’une « incapacité » mais la conséquence de la radicalité du questionnement. Les personnes qui s’engagent dans des actions collectives transgressives ne le font pas de manière strictement instrumentale, comme s’il s’agissait du moyen le plus efficace pour atteindre une fin précise. Elles sortent dans la rue parce que « c’en est trop », « trop de mensonges, trop de souffrances », trop de dénis. Comme l’exprimait un autochtone péruvien ayant participé au funeste blocage d’une route à Bagua au Pérou : « sans cette action nous allions toujours occuper le lieu vide de notre non existence […] maintenant, ils ne pourront plus nous ignorer ». Sous d’autres latitudes on scande « crions plus fort pour que personne ne nous ignore  »…

À bâbord !  : Vous dites que ces différentes mobilisations populaires – par leur spontanéité – introduisent une dimension contingente et indéterminée de l’expérience politique. Qu’est ce que cela nous apprend par rapport aux cadres classiques de l’exercice politique et aux préalables censés garantir le succès d’une mobilisation populaire ou citoyenne ?

Ricardo Peñafiel : Il s’agit d’une dimension négligée. Elle se retrouve dans les nombreux parallèles qu’on peut établir entre l’interpellation plébéienne en Amérique latine et les printemps érable, arabes ou des peuples ou encore avec les Indignés ou les Occupy. De même, le caractère « spontané » de ces actions n’est pas sans rapport avec le spontanéisme révolutionnaire des masses défendu par Rosa Luxembourg. Il s’agit ainsi d’une dimension qui a toujours été présente dans les actions politiques mais que l’hégémonie de conceptions davantage rationalistes ou instrumentales du politique empêche de considérer pour ce qu’elle est. Cette dimension est la dimension expressive de l’action, de la conscience et de l’engagement, sans laquelle même la dimension instrumentale ne parviendrait pas à atteindre ses fins.

On reproche souvent à ces « explosions sociales » d’être sans lendemains, de ne pas avoir de demandes précises, d’être davantage réactives et émotionnelles plutôt que rationnelles et instrumentalisées. Pourtant, ce qui fait la force de ces mouvements « spontanés » c’est justement de ne pas avoir de demandes précises. Cette « absence » ou, plutôt, cette « prolifération » de demandes et d’expressions de désirs et de frustrations est l’effet autant que la condition de possibilité de la massification et de la radicalisation de l’action. En d’autres termes, c’est parce que l’action ne vise pas une revendication en particulier qu’elle permet la convergence d’une série de positions absentes de l’espace public. La prévalence de la dimension expressive sur l’instrumentale est ce qui permet à une lutte particulière de devenir le symbole ou le signifiant vide de l’ensemble et de questionner de manière « radicale » (à la racine) un système de domination qui apparaît alors comme inacceptable.

À bâbord !  : En vous basant sur des exemples, pourriez-vous aborder votre méthode consistant à aller recueillir des récits d’actions directes auprès de ses protagonistes anonymes de manière à situer les impacts de ces soulèvements à partir de leur perspective et non pas celle des gouvernements ou des acteurs politiques ou sociaux institués.

Ricardo Peñafiel : Pour la recherche présentée dans ce livre, nous avons interviewé des centaines de personnes ayant participé à des actions directes spontanées dans six pays du continent (Bolivie, Brésil, Équateur, Mexique, Pérou et Venezuela). Étonnamment, ces récits d’actions directes, provenant de lieux et de situations relativement distantes, présentent de nombreuses similitudes.

Parmi celles-ci, il y a une constante référence à la souffrance partagée et à une violence multidimensionnelle vécue quotidiennement, pour expliquer et ultimement légitimer l’action : « Les gens qui participent… ou bien ils ont vu la souffrance du peuple ou ils ont souffert dans leur propre chair… » ; « Toute ma vie j’ai vu les injustices, le manque de liberté, l’absence de droits, les injustices » ; « nous continuons toujours à être maltraités  » ; etc.

Cette évocation de la souffrance et de la violence n’est en rien victimaire, puisqu’elle ne demande pas d’être prise en charge par une tierce personne mais sert plutôt à légitimer la participation à une action illégale, et réprimée : « face à la souffrance des gens, tu dois entrer dans la lutte » ; « ils voulaient nous maintenir comme des esclaves toute notre vie, alors, à un moment donné, nous devions nous soulever » ; « face à tant de morts, de violences et d’injustices, nous ne pouvions faire autrement que de nous soulever  » ; etc.

Fondements négatifs d’une communauté imaginaire surgie dans et par l’action, les référents abstrait de la violence et de la souffrance constituent des « anti-demandes » et s’opposent à la « représentation politique ». Comme je l’ai mentionné plus tôt, les actions directes spontanées sont moins instrumentales qu’expressives. Elles sont moins des moyens pour obtenir quelque chose que la réalisation immédiate de leur « fin », qui consiste à faire apparaître ce qui était nié : dévoilement de la violence mythique du droit, cachée derrière l’harmonie factice d’un système d’exclusion ; et surgissement dans l’espace public des laissés pour compte exigeant de s’y faire compter.

C’est ainsi que nous sommes arrivés au concept de l’interpellation plébéienne qui cherche à rendre compte de cette manière par laquelle les sans-parts (ou la plèbe) s’interpellent eux-mêmes, dans et par leur acte de sécession, se donnant ainsi les règles de leur propre apparition. En exerçant leur égale capacité à statuer sur la norme constitutive du social (isonomie), ces personnes exclues d’un système de représentation rendent inopérants les fondements de ce système et deviennent « instantanément » une force contre-hégémonique qui interpelle (appelle à l’ordre ou au désordre) l’ensemble du social.


[1André Corten, Catherine Huart et Ricardo Peñafiel (dir.), L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche, Paris-Québec, Karthala-Presses de l’Université du Québec, 2012, 336 pages.

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