Éducation

L’effet Mozart

Une légende pédagogique

Normand Baillargeon

Si vous suivez cette chronique, vous vous souvenez peut-être que j’ai proposé d’appeler « légendes pédagogiques » ces croyances rassurantes et séduisantes, mais cependant sans fondement scientifique ou cohérence philosophique, qui circulent en éducation. J’en ai ici même examiné quelques-unes et j’en traite cette fois une nouvelle : le supposé « effet Mozart », dont vous avez peut-être déjà entendu parler.

J’en parle pour deux raisons. Pour commencer, si les légendes pédagogiques ont souvent, hélas et par définition, de néfastes conséquences pour les enfants, elles ont aussi, en certains cas, des effets plus ou moins désastreux sur les portefeuilles des personnes qui y croient.

C’est justement le cas de l’effet Mozart, qui a engendré une véritable industrie de produits qui ne peuvent tenir les mirobolantes promesses qu’elles font aux crédules qui les achètent. Pour vous en convaincre, allez par exemple sur amazon.com et tapez « Mozart effect ». On vous proposait le 10 août 2012 pas moins de 1 649 produits – surtout des disques compacts, des vidéos et des ouvrages. J’espère donc éviter à quelques personnes de se faire arnaquer par ce qu’il faut bien appeler une industrie – la marque est en effet déposée et détenue par Don Campbell Inc.

Ma deuxième raison pour traiter de ce sujet est que, comme on le verra, il permet de comprendre un peu mieux, d’une part, l’attrait des légendes pédagogiques, d’autre part, comment elles parviennent à se propager.

Mais commençons par dire de quoi il retourne exactement. Cela a au moins le mérite d’être clair.

Mozart et le QI

Les partisans de l’effet Mozart soutiennent typiquement que la recherche scientifique a démontré que le fait de faire entendre de la musique de Mozart (et notamment ses concertos pour piano) à des bébés, voire à des bébés pas encore nés (!) , peut sensiblement augmenter le QI, favoriser l’apprentissage, procurer un repos profond et réparateur, et améliorer la créativité et l’imagination.

Qu’est-ce qui a bien pu faire croire cela, qui est pour le moins étonnant ? Tout simplement une expérience de psychologie menée en 1993, en Californie, auprès de 36 étudiantes et étudiants universitaires et publiée dans la très prestigieuse et irréprochable revue Nature.

Chacun des sujets de l’expérience réalisait trois épreuves d’un test standard de QI, le Binet-Simon, des épreuves mesurant, en gros, la capacité à raisonner dans l’espace ; mais, auparavant, on lui avait fait entendre : ou bien dix minutes de silence ; ou dix minutes de musique de relaxation ; ou la sonate K. 448 de Mozart. Stupeur : les résultats après le silence étaient de 110 (la moyenne des gens obtient 100) ; après la musique de relaxation, de 111 ; mais après Mozart, de 119. Ce denier résultat est aussi énorme qu’inattendu. D’où la publication dans Nature.

Ce résultat était en fait tellement inattendu que les scientifiques ont aussitôt fait ce qu’on doit faire en pareil cas : ils ont tenté de le reproduire. Hélas, tous les efforts ultérieurs en ce sens ont été des échecs.

Pourquoi a-t-on connu et connaît-on encore, souvent, pareil engouement pour l’effet Mozart ? La réponse n’est pas sans intérêt pour comprendre la propagation des légendes pédagogiques.

Propagation d’une légende pédagogique

Ce qui s’est passé, ce sont plusieurs phénomènes à peu près simultanés et assez prévisibles.

Le premier a été que les grands médias ont, des années durant, massivement relayé et avec très peu de, voire aucune, distance critique les résultats publiés dans Nature. Il s’agissait, on l’a vu, d’une seule étude, avec peu de sujets et dont les résultats ne portaient que sur un seul aspect de ce que mesure le test de QI. N’importe, ça faisait de la bonne nouvelle que de soutenir que l’écoute de la musique de Mozart rend intelligent.

Pire encore, peut-être : quand des études ne réussissant pas à répliquer les résultats de la première ont été publiés, on ne leur a pas accordé, loin de là, le même traitement.

L’idée était ainsi entrée dans la culture populaire, et de bien mauvaise façon. Les prétentions les plus folles étaient avancées : écouter Mozart fait augmenter le QI de plusieurs points, fait augmenter de manière substantielle les résultats aux tests standardisés, et ainsi de suite. Au point où, peu de temps après la médiatisation de l’effet Mozart, le gouverneur de Géorgie faisait débloquer des budgets permettant d’offrir à chaque nouveau-né de l’État un CD de musique classique. Le coach des Jets de New York faisait quant à lui jouer (encore en 2007 !) de la musique de Mozart pendant les entraînements. Sans oublier ni cette pouponnière de Slovaquie qui mettait des écouteurs à tous ses bébés pour leur faire entendre du Mozart ni les innombrables parents qui ont acheté des produits Mozart.

Un autre phénomène, qui a ajouté à la confusion, a été la commercialisation de l’idée que la musique de Mozart rend intelligent. Sentant la bonne affaire, plusieurs compagnies se mirent en effet, dès 1995, à sortir des disques compacts aux titres accrocheurs, comme Tune your brain on Mozart ou Mozart for your Mind. Surfant sur cette vague, un entrepreneur appelé Don Campbell, on l’a vu, créait de son côté et faisait déposer comme marque une expression qui allait faire sa fortune : « L’effet Mozart ». Son entreprise continue de produire en série des produits sous cette étiquette. Ses prétentions pour l’effet Mozart étaient aussi illimitées que farfelues : non seulement rendait-il plus intelligent, mais il pouvait aussi guérir le corps, libérer la créativité, etc.

Mais ces explications, intéressantes et importantes, à elles seules ne disent pas tout de l’étrange pouvoir de séduction d’idées comme l’effet Mozart – si grand, en fait, que bien des gens y croient encore aujourd’hui et qu’une marque comme Bébé Einstein creuse à présent le même sillon.

J’invoquerais pour ma part deux autres explications pour aider à comprendre la persistance de l’attrait de pareilles idées.

Gare aux neuromythes !

Tout d’abord, comme l’ont suggéré Christopher Chabris et Daniel Simons dans leur savoureux The Invisible Gorilla, elles me semblent s’alimenter à une sorte de pensée magique qui voudrait qu’il existe en nous, mais endormies, de grandes capacités que quelque chose d’aussi simple que le fait d’écouter de la musique suffirait à éveiller.

Ensuite, l’effet Mozart appartient à la catégorie plus générale de ce qu’on appelle désormais les « neuromythes », un genre de nos jours très à la mode.

Car le fait est que de se réclamer de recherches sur le cerveau ou en sciences cognitives, même (et c’est le plus souvent le cas…) si ces recherches n’ont pas de lien avec ce pour quoi on les invoque ou pire sont inexistantes, donne aux yeux des néophytes une valeur ajoutée aux idées que vous avancez. Ce n’est pas un hasard si notre époque est celle du neuro-droit, de la neuro-économie, du neuro-marketing, de neuro-théologie, et ainsi de suite, sans oublier la neuro-pédagogie.

Une recherche intéressante et éclairante mérite d’être citée ici. En gros, on propose à des experts en neurosciences et à des novices deux explications pour un comportement usuel : une explication est plausible et formulée en langage courant ; l’autre est non-pertinente et vide, mais y figurent des mots du lexique des neurosciences, qui sont simplement plaqués là. Eh bien, aux non-experts, cette dernière explication semble plus crédible que celle, plausible, qu’ils comprennent !

Transposons, comme dirait Mozart. Si on vous dit crûment que le fait d’écouter Mozart rend intelligent, vous serez dubitatifs ; mais comment auriez-vous réagi si on vous avait affirmé que, disons, la structure mathématique de la musique de Mozart reproduit la structure de l’activité électrique des neurones des lobes frontaux, qui est le siège des facultés mentales de haut niveau ? (Notez que j’ai dit n’importe quoi, là…)

Et c’est ainsi que des données non crédibles et peu fiables, manipulées pour donner l’impression qu’elles confirment une théorie fumeuse exposée dans un jargon pseudo-scientifique et pseudo-profond peuvent amener des gens crédules à adopter des conclusions simplistes ou dangereusement fausses.

P.-S.

Photo : Pierre Crepô

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