Dossier : La gauche au Québec, entre la gauche et les urnes

Les mouvements sociaux : gardiens du bien commun

Diane Lamoureux

Ces dernières années, la tendance a été forte de restreindre la gauche politique aux partis politiques de gauche présents dans l’arène électorale. Sans nier ni minimiser le rôle d’un parti comme Québec solidaire, il me semble que si l’on veut analyser les phénomènes à l’œuvre actuellement au Québec, il faut élargir nos horizons et porter attention aux mobilisations sociales de diverses natures et aux mouvements qui les portent.

Le Printemps érable de l’année dernière a singulièrement mis en lumière le caractère politique de divers mouvements sociaux. Enclenché sur la base d’un refus d’une hausse majeure des droits de scolarité au Québec, le mouvement (ou du moins certains secteurs de celui-ci) a transformé ses objectifs dans le cours de son action politique et a débouché à la fois sur un mouvement social de grande ampleur et sur une polarisation de la société québécoise concernant l’attitude à adopter face aux politiques néolibérales. À partir de la revendication du gel, le débat s’est élargi pour englober le principe de l’utilisateur-payeur, la question de la gratuité scolaire a refait surface, le rôle de l’école et de manière plus particulière celui de l’enseignement supérieur ont été débattus. De plus, lorsque le gouvernement a ajouté la répression législative au mépris et à la matraque, nombre de citoyens et de citoyennes se sont mobilisés dans le « mouvement des casseroles », donnant ainsi consistance au slogan « la grève est étudiante, la lutte est populaire ».

De plus, le mouvement Occupons Montréal de l’automne 2011, la mobilisation importante pour le Jour de la Terre en avril 2012, le surgissement de Idle no more l’automne dernier sont autant d’indicateurs qu’un nouveau type de luttes sociales se développent, luttes qui participent toutes du déploiement de pratiques et de discours alternatifs dans la société québécoise. En outre, nous aurions tort de négliger le développement d’un courant anarchiste qui fait sentir son influence depuis les mobilisations altermondialistes autour de Québec 2001 et qui se diffuse sur des terrains aussi divers que les luttes dans les quartiers, le développement de squats et de divers espaces autogérés, le soutien aux réfugiées et aux sans-papiers ou la résistance à la brutalité policière.

Je me propose donc de voir, dans un premier temps, la contribution des mouvements sociaux à la politisation de la société québécoise et, dans un deuxième temps, de dégager certaines leçons concernant l’action politique qui me sont suggérées par les mobilisations des dernières années au Québec et dans le reste du monde.

Le rôle politisant des mouvements sociaux

Les mouvements communautaires et les mouvements féministes, qui sont parmi les principaux mouvements actifs sur le terrain social, ont connu plusieurs transformations au cours des ans. L’objectif n’est pas d’analyser ces transformations, mais de mettre l’accent sur leurs effets «  politisants ». Pour ce faire, il faut se dégager de la fausse opposition entre services prodigués et politique dans ces mouvements et porter attention au type de politisation qu’ils induisent à travers et par l’intermédiaire de leur lutte incessante pour raccommoder le tissu social et lutter contre diverses formes d’exclusion.

À travers les diverses organisations communautaires et féministes, des citoyennes et des citoyens, la plupart provenant de secteurs stigmatisés de la population, ont pu acquérir une voix. Non pas qu’auparavant elles ne parlaient pas, mais leur voix n’était pas audible dans la stratification sociale et politique de nos sociétés. Cette voix au chapitre, nouvellement acquise, prend plusieurs formes. D’abord, ces organisations ont permis à des citoyennes de développer une confiance en eux-mêmes et les unes envers les autres. Ensuite, ces organisations ont fourni un terrain propice au développement d’un langage qui permet de faire état d’expériences et de subjectivités qui ne trouvaient pas à s’exprimer dans les termes prévalant dans le discours politique. Enfin, elles ont permis de pointer du doigt l’existence d’une discrimination systémique (que ce soit en fonction de la classe, de la religion, de la couleur de la peau, de l’appartenance ethno­culturelle, de l’appartenance ou de l’orientation sexuelles, ou autre) et favo­risé le développement d’une politique des droits qui lie droits individuels, droits collectifs et droits politiques.

Ces groupes sont aussi le lieu d’innovations sociales ; c’est grâce à ceux-ci que l’on a pu acquérir de nouvelles façons de faire. Ainsi, ce sont dans les collectifs féministes que les femmes ont pu expérimenter une socialité féminine qui ne passait pas par la compétition pour la séduction des hommes ; qu’il a été possible de développer une nouvelle façon de faire la politique qui met l’accent sur l’adéquation entre les moyens et les fins, mais aussi sur le plaisir d’agir ensemble ; de même que c’est là qu’ont pu se développer des alternatives au sexisme ambiant.

Enfin, les groupes communautaires et féministes ont été à l’origine de plusieurs pratiques de services dans divers domaines : formation, aménagement de quartier, bouffe communautaire, coopératives de toutes sortes, lutte contre les violences, etc. Ces services ont permis aux groupes d’étendre leur influence et ont montré à des secteurs importants de la population qu’autre chose était possible et que changer le monde est une tâche moins titanesque lorsqu’on l’entreprend une chose à la fois.

Si cette dimension d’auto-organisation est importante, elle se double également d’une capacité politico-stratégique qui est loin d’être négligeable. Ainsi, lors de l’arrivée au pouvoir du gouvernement Charest en 2003, s’est mis en place un réseau de vigilance, composé des syndicats, des groupes communautaires, des groupes écologistes et des groupes fémi­nistes (en tout une soixantaine d’organisations nationales) vis-à-vis des politiques du gouvernement provincial. De même, les occupations de bureau de député.e.s ne font pas toujours changer les lois, mais rappellent aux élues qu’ils et elles sont les mandataires de la population.

L’influence sur les politiques publiques est aussi importante. La mise en place des garderies populaires par des groupes militants, à la fin des années 1960, a joué un rôle considérable dans l’instauration d’une politique provinciale de la petite enfance au Québec ainsi que dans le développement d’un réseau public de garderies. De la même manière, les cliniques populaires ont joué un rôle dans la mise en place des CLSC et dans l’idée d’une politique de la santé qui ne soit pas axée uniquement sur la dimension curative, même si les réformes de la santé d’inspiration néolibérales ont remis en cause cette perspective.

Les dynamiques politiques des luttes sociales récentes

Si l’on se tourne maintenant vers les luttes sociales qui se sont développées ces dernières années, là encore, il est difficile de tracer une ligne claire entre mouvements sociaux et mouvements politiques. Premièrement, ce sont des mouvements de repolitisation des lieux publics. Il est symptomatique qu’ils sont issus du rassemblement, dans un lieu public et ouvert, de personnes contactées principalement par l’intermédiaire des réseaux sociaux. Alors que les lieux publics ont été soit marchandisés (commerces divers, centres commerciaux) soit transformés en espaces de loisir (là aussi plus ou moins monétarisés), choisir d’occuper des lieux publics pose la question du sens des places publiques dans nos villes. Cela témoigne également d’une volonté d’inclusion.

Deuxièmement, ce sont des mouvements très critiques de la réduction de la démocratie à la démocratie représentative. Ainsi, chez les Indignées d’Espagne, il y a une implication importante dans le mouvement « Democracia real, ya ! ». Ce mouvement non seulement critique le système de représentation et la corruption, mais cherche à élaborer de nouvelles avenues de débat politique.

Troisièmement, ce sont des mouvements qui ont mis la délibération au cœur du processus politique et du processus de politisation des personnes qui y ont participé. Si les personnes impliquées savaient ce qu’elles rejetaient, elles n’avaient aucune idée de cet autre monde possible et ne croyaient ni au « sauveur suprême » ni aux solutions simplistes et universelles. La délibération permet de respecter l’individualité et l’apport de chacun. Elle permet également de donner corps aux valeurs des mouvements : inclusion, écoute/respect, solidarité, égalité, liberté.

Quatrièmement, ce sont des mouvements horizontaux. Ce ras-du-sol, c’est aussi la pratique des réseaux plutôt que la délégation du pouvoir et la pyramide qu’elle suppose. C’est une forme d’étalement du mouvement, sur le mode de la capillarité ou des rhizomes qui s’inspire largement de l’idée d’autogestion.

Enfin, ce sont des mouvements qui se donnent le monde comme enjeu. Il s’agit d’établir une responsabilité pour le monde et de dénoncer diverses injustices. Loin d’une politique qui se résume à la défense des intérêts particularistes, ils se situent sur le terrain de l’intérêt public. Ainsi, le mouvement étudiant québécois du Printemps érable a permis que soit largement admise la nécessité d’une critique des politiques néolibérales qui nous gouvernent.

Conclusion

On voit bien que ces mouvements, bien qu’ils ne visent pas à prendre le pouvoir mais à le répandre, ne se situent pas uniquement sur le terrain du social, mais participent d’une conception du politique. Leur vision du politique reste largement en dehors des institutions de la démocratie repré­sentative, mais est révélatrice de diverses tentatives de consolider les liens de concitoyenneté.

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