Dossier : La gauche au Québec, entre la gauche et les urnes

La gauche. Quelle gauche ?

Pascale Dufour

L’identité militante « de gauche » porte à confusion dans les démocraties représentatives. De quoi parlons-nous : des partis, des organisations de mouvement social ? De plus, on est toujours à la droite ou à la gauche de quelqu’un… Pas si facile de se définir de gauche, surtout dans le contexte québécois où la question du statut politique du Québec a souvent brouillé les pistes. Pour parler de la gauche, il est nécessaire de préciser de quoi on parle et de situer les acteurs en relation les uns avec les autres, autant sur le plan des organisations que des militants.

Pendant de nombreuses années, la politologue en herbe et l’électrice récente que j’étais s’est questionnée à chaque élection québécoise : où est la gauche ? En effet, pour un observateur étranger, les débats politiques des campagnes électorales n’étaient pas au milieu des années 1990 clairement « de gauche » ou « de droite » tant la question nationale tenait le haut du pavé. Depuis, les choses ont bien changé. Un nouveau parti politique auto-proclamé de gauche (Québec solidaire) est né ; depuis 2003 et l’élection du premier gouvernement de Jean Charest, les enjeux électoraux sont nettement plus portés par des questions qui touchent la « juste » répartition de la richesse et la « juste » part des utilisateurs-payeurs ; la vague orange aux élections fédérales de 2011 a quasiment rayé de la carte la présence du Bloc québécois au profit du parti fédéraliste de gauche, le NPD ; et le printemps 2012 est passé par là, créant un conflit politique majeur autour de visions opposées d’un projet de société. Bref, depuis dix ans, le paysage politique a foncièrement changé. Et pourtant, parler d’un retour de « la gauche » au singulier serait abusif (n’oublions pas que 60 % des électeurs ont voté pour la CAQ ou le PLQ aux élections du 4 septembre 2012) et masque plutôt qu’il ne dévoile une réalité mouvante.

La gauche partisane et la gauche sociale : des mondes séparés

Les partis politiques ont, dans les démocraties représentatives, un terrain de jeu bien balisé : surtout actifs dans l’arène parlementaire, ils doivent se plier aux règles du débat à l’Assemblée nationale, se prêter au jeu médiatique et, bien sûr, participer aux élections. Tout dépassement de rôle en dehors de cette arène institutionnelle place le parti politique en porte à faux par rapport aux attitudes attendues. Québec solidaire l’a appris en partie à ses dépens lors de son entrée au Salon bleu en 2008, son unique député Amir Khadir ayant été critiqué à plusieurs reprises pour ses participations à des évènements de protestation. De leur côté, les groupes sociaux disposent d’un peu plus de latitude. Au Québec, en particulier, ils allient des stratégies de coopération avec les institutions publiques (par exemple en participant à des tables de concertation) à des actions protestataires permettant plutôt de créer un rapport de force et donc de faire exister un conflit politique. Mais si cette marge de manœuvre est formellement plus grande que pour les partis politiques, les groupes répondent quand même à des règles tacites, qui relèvent de la pratique. Ainsi, il n’est pas bon pour une fédération étudiante d’avoir des liens trop étroits avec un parti politique ; son indépendance sera vite remise en cause. Bref, la gauche partisane et la gauche sociale exercent des rôles politiques différents et suivent des règles du jeu distinctes. Si des collaborations ponctuelles sont possibles et existent, elles demeurent temporaires. La peur de l’instrumentalisation et la nécessité de l’autonomie sont trop fortes dans ces champs respectifs pour qu’on puisse s’attendre à autre chose. Et même la venue d’un parti ouvertement « de gauche » n’y changera rien, ou pas grande chose.

Cette division du travail politique est sans aucun doute nécessaire, mais surtout elle est incontournable. À tout le moins du côté des organisations. Du côté militant, cependant, une plus grande fluidité existe et peut apporter des changements significatifs.

Des transformations à l’échelle locale

« On n’a plus les souverainistes qu’on avait !  » Cette affirmation décrit, bien sûr, le changement opéré au sein du PQ depuis le milieu des années 1990 et l’éloignement progressif du parti de ses « Partenaires pour la souveraineté », la coalition progressiste ayant soutenu le camp du oui au référendum de 1995. Mais elle peut aussi s’appliquer aux transformations en cours des milieux militants des régions du Québec. Depuis le début des années 2000, des actions collectives régionales et locales, comme celles autour des Forums sociaux (à Laval, en Outaouais, dans le Bas-du-Fleuve, dans Lanaudière, etc.) ou les mobilisations pour la cause environnementale, rassemblent différents milieux militants (développement social, environnemental, syndical, féministe, éducation, parfois libertaire) sous une bannière commune, que ce soit la recherche d’alternatives pour un « Autre monde » ou la préservation du milieu de vie. Les personnes à la tête de ces réseaux sont souvent des multi-militantes, c’est-à-dire des personnes qui sont engagées sur plusieurs fronts et dans plusieurs organisations (ce phénomène n’est d’ailleurs pas nouveau ni propre au Québec). De plus en plus, ces supercitoyens, quand ils sont engagés dans un groupe et dans un parti politique, le sont à QS (de moins en moins au PQ). Ces personnes sont des acteurs-clefs de la médiation politique. Ce sont elles qui permettent la construction de ponts, de points de passage, d’influence réciproque, entre les deux gauches identifiées précédemment. Par exemple, il serait difficile de comprendre la pratique du double porte-parole à QS sans connaître les mobilisations altermondialistes de la fin des années 1990 ; de même, il est raisonnable de supposer que l’expérience du printemps 2012 aura permis de faire émerger une génération de militantes et de militants qui poursuivront leur engagement au sein des partis politiques, apportant avec eux les apprentissages de ces six mois de politisation intense. En fin de compte, ce sont les militantes qui font la politique et qui la changent.

Le fait que QS tende à remplacer le PQ à l’échelle locale dans les milieux militants a un impact direct sur le fonctionnement de notre démocratie. Parce que QS n’a pas (encore) une forte représentation dans le jeu parlementaire, le relais des revendications des groupes se fait mal dans les institutions et peu d’alliances « qui comptent » sont possibles au sein du jeu politique parlementaire. Cela explique également notre impression d’une absence d’opposition dans le champ partisan et le fait que ce soit les groupes et les militantes des mouvements sociaux qui ont effectué le travail d’opposition au Parti libéral du Québec, jusqu’à provoquer des élections. D’où aussi notre impression d’une faiblesse de la gauche. C’est plutôt la gauche partisane qui est en phase de reconstruction ; la gauche sociale, elle, est bien vivante. Il lui reste à se créer des voies d’accès vers les institutions. Il semble que des militantes sont déjà à l’œuvre...

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