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Dossier : Littérature, fuite et résistance

D’un bon usage de l’anachronisme en littérature ?

Catherine Mavrikakis

La voix silencieuse des morts

Si l’on en croit le livre de Melina Balcazar Moreno, Travailler pour les morts, Jean Genet n’écrivait pas pour ses contemporains. « L’œuvre d’art, lit-on dans L’Atelier d’Alberto Giacometti, n’est pas destinée aux générations enfants. Elle est offerte à l’innombrable peuple des morts. » Genet, « l’ennemi déclaré », l’écrivain pro-palestinien, l’admirateur des Black Panthers, lui qui décrit les cadavres après le massacre de Chatila, lui qui aurait répondu à l’appel aux combats que lui lançait son époque, voyait son écriture comme « une recherche d’une autre forme de temps, un temps désajusté, par cette adresse aux morts qui la travaille au plus profond ».

Cette posture de Jean Genet envers le monde qui fut le sien m’apparaît essentielle quand il s’agit de penser la littérature dans son lien à la tyrannie d’un présent qui avale tout rond la temporalité.

L’œuvre, loin de s’ajuster aux règles violentes du moment, inscrit au contraire un décalage par rapport au temps qui l’accueille. Comme le pense le philosophe Giorgio Agamben dans Qu’est-ce que le contemporain ?, être vraiment de son époque demande un décalage, un déphasage ou une non-coïncidence envers le temps présent. Cette distanciation critique qu’un tel écart donne permet à l’artiste, à l’intellectuel de mieux saisir l’actuel. Pour Agamben, la contemporanéité est « très précisément la relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme  ». Celui ou celle qui voudrait être dans une synchronie avec son époque ou encore saisir l’essence de celle-ci ne pourrait qu’être aveuglé par les lumières éphémères et séductrices de l’Histoire immédiate. En fait, ce qu’Agamben préconise pour le penseur ou le créateur est une pratique anachronique. Il est alors question d’avoir, face à son présent, une « écoute flottante » dans laquelle une certaine absence, une distraction, une inattention est nécessaire pour garder au contemporain sa force vive.

Pervertir le consensus

Comment résister au présent ? Comment ne pas seulement et simplement participer comme écrivain au cirque littéraire ou culturel actuel ? Si Agamben peut, dans son analyse des écrivains et philosophes, conclure à la nécessité d’un certain anachronisme, il ne nous donne jamais un mode d’emploi pour un bon usage du rapport au présent. Or, se refuser de façon trop radicale à une adhésion à l’actuel ne créerait-il pas chez l’artiste un repli romantique sur soi, où il aurait la folie de croire à sa position messianique et prophétique, fondée sur le pouvoir de l’avenir quant à la vérité du contemporain ? Comment être à la fois présent et absent à son époque ? Et comment ne pas travailler uniquement pour un futur hypothétique qui, lui, saurait reconnaître les siens et séparer le bon grain de l’ivraie ? En d’autres termes, quelles pourraient être les tactiques de résistance à la bêtise du présent qui permettraient à l’artiste ou au penseur de se faire entendre par ses contemporains ? Quand Genet s’engage dans la cité qu’il voit sienne, il n’a pas pour destinataire ses contemporains, ni les hommes de l’avenir dont il n’espère rien. Il en appelle à une communauté des morts et vivants où il s’agit de rendre hommage aux disparus. Le présent aurait pour lui le devoir de parler des morts hors de la célébration et de la commémoration. Le contemporain ne peut se fonder dans l’usage pervers du passé. Pour Genet, la « monumentalisation » artificielle de l’His­toire demeure la tentation du contemporain. Il faut faire entendre la vraie voix silencieuse des morts et libérer le présent du fardeau d’un temps emprisonné dans l’écriture trop facile de l’Histoire.

Cette « façon de faire » de Genet pour échapper à son époque tout en se plongeant en elle n’est malheureusement pas imitable. Il faut croire que c’est à chaque intellectuel, à chaque artiste et plus largement à chacun de trouver son propre mode de résistance anachronique. On peut aussi penser que les manières de résister à son époque doivent s’adapter à celle-ci pour mieux la contrer. Les façons de pervertir le consensus social, de produire des contradictions dans un système donné sont sans cesse à réinventer. Par ses exemples, la littérature peut nous aider à trouver nos moyens de lutte, mais elle ne peut malheureusement pas proposer de règles. L’éthique d’un « contemporain anachronique » reste une tâche infinie, qui joue sans cesse avec son propre échec.

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