Catherine Voyer-Léger

Métier critique

Benoît Gaulin

Métier critique, Catherine Voyer-Léger, Montréal, Septentrion, 2014, 216 p.

Espèce d’ovni ayant atterri l’automne dernier sur les présentoirs des librairies, cet essai qui porte sur la critique culturelle au Québec vaut le détour ne serait-ce que parce qu’il est toujours rafraîchissant de lire que des éditeurs, des artistes, des « journalistes-vulgarisateurs » n’ont pas encore tout à fait baissé les bras devant l’indigence, voire la médiocrité culturelle dans laquelle s’enfoncent inexorablement nos médias généralistes.

Entre le pamphlet et l’essai savant, Catherine Voyer-Léger s’échine dans un premier temps à déconstruire quelques poncifs et à rendre compte de certains dangers guettant la médiatisation de la culture à l’ère de la tyrannie de l’audimat : oui, il faut craindre, entre autres, le syndrome « club de lecture » (l’amateurisation de la critique culturelle… genre Bazzo.tv ou Plus on est de fous, plus on lit), la proximité symbolique et culturelle des critiques avec le milieu artistique de même que le règne de l’anecdote, du « human interest », de la plogue à peine déguisée, des gadgets critiques que sont les étoiles et les palmarès.

Dans la seconde moitié de son essai, l’auteure quitte les rivages fréquentés d’une sociologie plutôt bourdieusienne pour s’attarder à l’élaboration d’une éthique de la critique culturelle. C’est la partie la plus intéressante de l’ouvrage malgré le fait qu’elle nous laisse sur notre faim. En effet, c’est une chose de déplorer la disparition progressive d’un véritable espace critique de qualité dans nos médias grand public et une autre, beaucoup moins aisée, de penser à des voies de sortie à cette impasse en s’inspirant d’une éthique de la culture centrée sur la réception critique des œuvres et le débat public.

L’auteure identifie bien les limites du « web culturel » ou, plus précisément, de la critique en ligne : la formation de publics de niche agglutinés autour de blogues littéraires, cinématographiques ou musicaux semble, par exemple, peu compatible avec l’idéal de faire accéder le plus grand nombre au « sublime », « à l’éveil de la pensée et à la discussion », comme l’écrivait Georges Leroux en 2003. Aussi, contre l’idée d’une retraite dans la communauté des connaisseurs craignant l’effet dénaturant des médias grand public, Catherine Voyer-Léger, dans son dernier chapitre, en appelle à une responsabilité partagée des patron·ne·s de la presse, des journalistes, du milieu artistique et du public. Et c’est là que l’auteure pèche par une sorte de naïveté bon enfant avec un chapelet de vœux pieux, alors même que tout son diagnostic appelait pourtant à davantage de lucidité socio­politique. Les acteurs collectifs (par exemple, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec) et institutionnels ne sont pas interpellés. Pis encore, le rôle des gouvernements et, plus géné­ralement, du politique n’est jamais évoqué. Pourtant, ni l’hyperconcentration des médias pas plus que le règne du « tout divertissement » faussement justifié par le goût du plus grand nombre ne constituent des fatalités. Combien de fois faudra-t-il répéter qu’en matière d’art, seule l’offre est en mesure de générer une demande, une atten­te, une curiosité de la part d’un public plus intéressé et apte à recevoir ce qu’on lui propose que semble le penser les dirigeant·e·s de nos médias généralistes.

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