Contre la critique unique de la « pensée unique » néolibérale

Vers une nouvelle critique des médias

par Philippe Corcuff

Philippe Corcuff

La critique des médias dominants est une nécessité pour contrer la tendance hégémonique de la « pensée unique » néolibérale. Mais une critique trop manichéenne des médias est sans doute démesurément à la mode dans la galaxie altermondialiste. Face au risque d’une critique unique de « la pensée unique », une autre critique des médias est possible, plus sensible aux complications et aux contradictions de notre monde, et donc plus radicale, car plus à même de saisir les racines emmêlées des maux humains dans les sociétés capitalistes actuelles.

Une certaine critique des médias a donc le vent en poupe dans la galaxie altermondialiste. Certains y voient un signe de bonne santé de la radicalité politique. J’y vois poindre aussi des indices de simplification de la critique sociale. Le triple écueil rencontré consiste en une surévaluation de l’effet direct des logiques économiques (économisme), d’une focalisation sur les « complots » cachés de quelques puissants (conspirationnisme) et d’un oubli du rapport social émetteur/récepteurs au profit d’une toute-puissance du premier (misérabilisme).

Critiques traditionnelles : Adorno et Horkheimer, Chomsky

Une tradition a marqué l’approche philosophique et sociologique des médias : la théorie critique de l’École de Francfort. Theodor Adorno et Max Horkheimer ont ainsi ouvert la voie à l’analyse des « industries culturelles » dans leur livre La dialectique de la raison [1]. Pour Adorno et Horkheimer (qui, de leur exil américain, analysaient les magazines, le cinéma et la radio), l’industrialisation et la marchandisation de la culture, dans une logique de production capitaliste pour le profit, conduit à une standardisation et à une soumission plus grande aux stéréotypes sociaux dominants du côté des émetteurs et des produits diffusés, et à un abêtissement généralisé du côté des récepteurs. La double standardisation et stéréotypisation des messages induirait donc mécaniquement une « aliénation » des consommateurs, avec une tendance à l’atrophie de leur imagination. Les deux philosophes ont ainsi anticipé de manière pénétrante une évolution capitaliste qui s’est, depuis, accentuée. Leurs réflexions ont toutefois quelques limites par rapport à l’état actuel des sciences sociales. Tout d’abord, ils ne laissent aucun espace pour des décalages critiques au sein des industries culturelles. D’autre part, le poids déterminant de l’économique donne peu de place à d’autres logiques sociales. Enfin, les comportements des récepteurs des produits culturels sont ignorés, puisque considérés a priori comme passifs. On perçoit ici un certain mépris misérabiliste dans le rapport aux publics populaires, supposés porteurs d’adhésion quasi animale aux logiques culturelles dominantes, sans possibilité d’autonomie critique, dont les sociologues Claude Grignon et Jean-Claude Passeron ont pointé la récurrence chez les intellectuels [2].

Moins affinées théoriquement que celles de l’École de Francfort, les analyses du linguiste Noam Chomsky ont eu un impact sur les mouvements sociaux alternatifs contemporains. Chomsky est l’une des figures les plus honorables et les plus courageuses de l’intellectuel critique au cœur de l’Empire états-unien. Un de ses livres importants sur les médias est La fabrique de l’opinion publique américaine. La politique économique des médias américains (Manufacturing Consent. The Political Economy of the Mass-Media), écrit avec l’économiste Edward S. Herman [3]. Les auteurs y dessinent un « modèle de propagande », selon lequel les « grands médias américains » se livreraient « à une propagande qui sert les intérêts des puissantes firmes qui les contrôlent en les finançant » (p. xi). L’analyse rend bien compte du mouvement de concentration économique en cours dans le secteur des moyens de communication. Elle tend cependant à unifier la réalité autour d’un double schéma économiste (les contraintes économiques imposant directement leurs lois aux pratiques journalistiques) et conspirationniste (la logique prédominante d’un « complot » mené dans l’ombre par quelques puissants). Ce deuxième schéma apparaît comme la trame narrative principale du livre. C’est, par exemple, le cas dans une phrase comme : « les maîtres qui contrôlent les médias ont choisi de ne pas diffuser un tel contenu » (p. xix). Toute une série de travaux en sciences sociales nous éloignent aujourd’hui de telles simplifications. Car, chez Chomsky, les intentions conscientes de quelques élites semblent modeler la réalité sociohistorique, en sous-estimant les structures sociales, les dynamiques historiques et les logiques contradictoires qui pèsent sur ces intentions individuelles [4].

Une critique renouvelée : Bourdieu

La société est constituée chez Pierre Bourdieu d’une variété de champs sociaux autonomes : champ économique, mais aussi champ politique, champ journalistique, champ intellectuel, etc. Un champ, c’est une sphère de la vie sociale qui s’est progressivement autonomisée à travers le temps autour de relations sociales, d’enjeux, de ressources, de rythmes temporels et de rapports de domination qui lui sont propres, différents de ceux des autres champs. On n’a pas chez Bourdieu une représentation unidimensionnelle de l’espace social, – comme c’est la tendance chez nombre de marxistes, autour d’une « infrastructure » (économique déterminante) et d’une « superstructure » (idéologique, politique et juridique déterminée). Mais on a plutôt une représentation pluridimensionnelle, tissée d’une variété de modes de domination (n’étant pas tous du même poids dans le cours du monde, mais chacun disposant d’une certaine autonomie). La radicalité de la sociologie post-marxiste esquissée par Bourdieu vise la pluralité des racines emmêlées de l’oppression.

Le champ journalistique se présente comme un de ces champs autonomes, voyant courir les journalistes autour d’enjeux particuliers (comme les scoops). Les effets du champ économique sur le champ journalistique ne sont pas directs, mais passent par la médiation de la logique autonome du champ journalistique : « la concurrence pour la clientèle tend à prendre la forme d’une concurrence pour la priorité, c’est-à-dire pour les nouvelles les plus nouvelles (le scoop) […] La contrainte du marché ne s’exerce que par l’intermédiaire de l’effet de champ » [5]. Par exemple, la compétition pour le scoop peut conduire à enquêter sur un scandale financier, malgré le poids économique des propriétaires des grands médias.

Entrent aussi en ligne de compte les dispositions des journalistes (leurs habitus selon Bourdieu), c’est-à-dire leurs façons de penser et d’agir inconsciemment intériorisées au cours de leur socialisation. Par exemple, le traitement plutôt négatif des émeutes des banlieues en décembre 2005 en France par les médias et leur traitement plutôt positif des mobilisations étudiantes contre le Contrat première embauche (CPE) du printemps 2006 a moins à voir avec « la pensée unique » néolibérale (demeurée stable parmi les élites) qu’avec la moindre et la plus grande proximité des dispositions des journalistes avec celles des milieux sociaux concernés. Il faut relever ici une confusion courante dans le sens donné au mot « connivences » fort usité dans les critiques des médias. Chez Bourdieu, il a surtout un sens structurel : les évidences inconsciemment partagés au croisement du fonctionnement du champ journalistique et des dispositions sociales intériorisées par les journalistes.

Prendre en compte la réception

Les études de réception de la télévision ont été systématisées à partir du début des années 1980, sous l’impulsion des cultural studies britanniques. Les téléspectateurs révélés par ces études de réception tendent à filtrer les messages qu’ils reçoivent (en fonction de leur groupe social d’appartenance, de leur genre, de leur génération, de diverses dimensions de leur parcours de vie, etc.) et manifestent des capacités critiques variables (mais rarement complètement nulles). La « propagande » n’aurait ainsi pas d’effets nécessaires et univoques.

Un des auteurs les plus intéressants est le « néomarxiste » anglais Stuart Hall [6]. Il met en évidence au moins deux choses : 1) dans la cadre de la logique capitaliste, il y aurait du jeu dans la production des messages, laissant place à des espaces critiques, à cause d’une relative autonomie professionnelle des producteurs et 2) le « codage » du message dans la logique des stéréotypes dominants laisse ouverts des écarts avec le « décodage » mis en œuvre par les téléspectateurs. J’ai ainsi pu démontrer, à partir d’une enquête sur la réception de la série télévisée américaine Ally McBeal, qu’un tel produit de « l’industrie culturelle » pouvait laisser place, à côté de stéréotypes dominants, à des significations critiques, devenant alors un support pour les imaginaires utopiques des téléspectatrices, en rupture avec les valeurs marchandes dominantes [7].

Les complications d’une nouvelle critique des médias ne réduisent pas sa radicalité, bien au contraire. Nous devenons ainsi plus conscients de la pluralité des rapports de domination qui travaillent nos sociétés, et plus attentifs, dans une perspective émancipatrice, aux contradictions des ordres dominants comme aux potentialités imaginaires des citoyens.

P.-S.

Philippe Corcuff

Sociologue, membre du Conseil scientifique d’ATTAC France et du comité de rédaction de la revue ContreTemps et cofondateur de l’Université Populaire de Lyon

NOTES

[1] 1ère éd. : 1947 ; trad. franç., Paris, Gallimard, coll. « TEL », 1974.

[2] Dans Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes Études », 1989.

[3] 1ère éd. : 1988 ; trad. franç., Paris, Le Serpent à plumes, 2003.

[4] Voir la controverse sur Chomsky et les médias dans la revue ContreTemps, n° 17, septembre 2006 opposant Philippe Corcuff et Gilbert Achcar sur le site http://calle-luna.org

[5] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Paris, Liber, coll. « Raisons d’agir », 1996, p. 85.

[6] Voir en français « Codage/décodage » (1ère éd. britannique : 1977), trad. franç., revue Réseaux (CNET), n°68, novembre-décembre 1994.

[7] Voir Philippe Corcuff, « De l’imaginaire utopique dans les cultures ordinaires. Pistes à partir d’une enquête sur la série télévisée Ally McBeal », dans L’ordinaire et le politique, sous la direction de Claude Gautier et de Sandra Laugier, Paris, PUF, coll. « CURAPP », 2006.

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