Dossier : Médias, journalisme (...)

Misère du journalisme

par Alain Accardo

Au milieu des années 1990, Alain Accardo faisait paraître en France les résultats d’une enquête approfondie sur le journalisme. Ces travaux font actuellement l’objet d’une réédition dans un même volume intitulé Journalistes précaires, journalisme au quotidien, à paraître chez Agone (Marseille). Ce livre suit plusieurs journalistes chevronnés dans leurs pratiques quotidiennes, à l’intérieur des rédactions comme sur le terrain, pour expliquer la nature de la crise profonde à la fois d’identité, du sens et des valeurs, qui affecte aujourd’hui l’ensemble du journalisme et qui compromet la qualité d’une information plus que jamais nécessaire à la vie démocratique.

L’enquête centre l’observation et l’analyse sur le processus de précarisation croissante qui touche désormais l’emploi dans les entreprises de presse, de plus en plus soumises à la loi du marché, avec des effets le plus souvent désastreux tant au plan de l’activité professionnelle – et donc de la qualité de l’information – qu’au plan de l’existence personnelle des précaires (piges, contrats à durée déterminée, etc.). Comme le soulignent le sociologue Alain Accardo et ses amis journalistes du groupe de recherche, «  on perçoit actuellement dans le journalisme les conséquences d’une évolution qui affecte plus largement une grande partie du tertiaire et tout particulièrement le secteur de la production et de la diffusion des biens symboliques, évolution caractérisée par l’émergence et le développement au sein des classes moyennes d’un “prolétariat” de type nouveau, comparable à bien des égards à l’ancien prolétariat industriel, et en même temps très différent parce que les nouveaux manœuvres, ouvriers spécialisés et autres “nouveaux pauvres” de la production symbolique sont porteurs de propriétés (origines sociales, capital culturel, dispositions, etc.) grâce auxquelles ils peuvent faire illusion, aux yeux des autres et à leurs propres yeux, et continuer à tourner indéfiniment en rond dans les contradictions inhérentes à leur position de dominants (très) dominés, à la fois victimes malheureuses, souffre-douleur révoltés et complices consentants de l’exploitation qu’ils subissent. »

Le texte qui suit est tiré de la préface de Journalistes précaires, journalisme au quotidien, écrit en collaboration avec Georges Abou, Gilles Balbastre, Christophe Dabitch et Annick Puerto.

Le constat de carence et de crise du monde journalistique que notre enquête, entreprise il y a plus de dix ans, nous avait conduits à dresser demeure pour l’essentiel valable aujourd’hui. Il convient même, en toute rigueur, de dire que la situation s’est encore détériorée, l’aggravation des causes ne pouvant qu’entraîner celle de leurs effets. Aujourd’hui plus encore qu’auparavant, les médias sont une industrie soumise à toutes les contraintes et tous les impératifs de l’économie libérale. L’hégémonie de l’audiovisuel, et singulièrement de la télévision, a renforcé, par l’intermédiaire de la publicité, la soumission au mercantilisme des industriels, des banquiers et des autres grands investisseurs qui détiennent désormais la propriété de la presque totalité des médias d’information et de communication.

En marge de ces « empires de presse » dominateurs, de modestes artisans se battent avec courage et abnégation pour faire subsister une presse (le plus souvent imprimée) indépendante et critique, qui a beaucoup de peine à se maintenir malgré les incontestables talents qui s’y déploient. Certains d’entre eux, ayant fait précédemment, à l’intérieur de quelque grande rédaction, l’expérience de la condition précaire, ont finalement préféré les difficultés matérielles et les aléas liés à la liberté de penser plutôt que l’asservissement de l’esprit qu’on voulait leur imposer. Ce sont tous ces journalistes-là qui mériteraient d’être encensées et qualifiées de « grandes professionnelles » et non celles et ceux qui, par irresponsabilité, conviction ou cynisme, ont fait fructueusement carrière au service des puissants et qui plastronnent vaniteusement aujourd’hui dans la vitrine des médias en proclamant que, désormais, ce sont eux qui « créent l’événement », autre façon d’afficher leurs prétentions au pouvoir.

Piliers de l’ordre établi

Au cours de ces dernières décennies, les raisons et les enjeux des luttes sociales se sont d’une certaine façon clarifiés. Pour les nouvelles générations en particulier, dont l’entendement n’est plus obnubilé par les affrontements de la guerre froide ayant si longtemps pesé sur tout combat politique et social, il devient toujours plus évident que la seule alternative sérieuse qui s’offre à l’humanité actuelle est l’acceptation ou le refus de la mondialisation capitaliste en marche. On peut désormais, sans craindre de passer pour un bolchevik sanguinaire et borné, dénoncer dans la soif insatiable de profits du capitalisme la source sinon exclusive, du moins principale, des iniquités et des souffrances de notre temps, et se battre pour y mettre fin. Nous sommes désormais à la croisée des chemins et un nombre croissant d’individus et de groupes choisissent de rejoindre le combat anticapitaliste. Ce n’est pas le cas des journalistes, dont la corporation, en dépit d’opposants internes courageux mais non organisés et très minoritaires, s’est depuis longtemps rangée massivement dans le camp des défenseurs de l’ordre établi. Se proclamant, de façon purement rhétorique et rituelle, « amis de la Vérité et de la Justice », ils sont en fait l’un des plus solides piliers d’un ordre qui se soutient par le mensonge et l’injustice. Dans les strictes limites assignées à leur activité par la logique objective de la défense et de la reproduction des rapports de domination capitalistes, ils entretiennent avec les autres fractions (politique, intellectuelle, artistique, sportive, etc.) de l’establishment un ensemble de rapports complexes et contradictoires, à la fois d’alliance obséquieuse et de concurrence envieuse, à travers d’incessants échanges de services, de révérences, de perfidies, d’idées et d’idylles.

Le grand public ne connaît généralement du journalisme que sa vitrine la plus clinquante. Il ignore, ou du moins sous-estime gravement à quel degré de médiocrité intellectuelle et d’imposture morale est parvenue, sous la conduite de ses « élites » autoproclamées, cette corporation où une minorité privilégiée, parfois brillante et talentueuse, mais pas toujours, loin s’en faut, régente avec arrogance et sans compassion excessive une masse de jeunes hommes et de jeunes femmes auxquelles quelques années d’études postbaccalauréat sans véritable substance et le passage par les écoles de journalisme ont permis d’atteindre ce niveau officiellement certifié d’inculture branchée et culottée, bavarde et narcissique, que les métiers de la communication, de la relation et de la présentation semblent apprécier et favoriser. Les cadres supérieurs des rédactions et des directions trouvent d’ailleurs dans les insuffisances de formation (tant professionnelle que générale), hypocritement déplorées, de leurs jeunes collègues un argument supplémentaire pour justifier le peu de prix accordé à leur travail et le peu de considération accordé à leur personne. Jamais sans doute cette caste dirigeante n’a mérité autant qu’aujourd’hui l’appellation de « journaille » que lui donnait Karl Kraus [1].

Journalisme et soumission

Adhérant sans le moindre recul à l’idéologie des managers capitalistes et partageant sans réserve la philosophie patronale, ces journalistes ont réussi à faire des entreprises de presse des entreprises « comme les autres », c’est-à-dire des affaires de gros sous, gouvernées par une logique gestionnaire néolibérale, où le travail est exploité toujours davantage et où les travailleurs ne sont plus qu’une « variable d’ajustement ». Le secteur de la presse, en particulier dans les radios et les chaînes de télé, est certainement l’un de ceux où la précarisation des petits salariés est la plus galopante. La corporation, pourtant truffée de grandes consciences toujours prêtes à délivrer des leçons d’humanisme sans frontières, ne s’émeut guère de la condition galérienne qui est faite, jusque dans son sein, à des milliers de jeunes gens et de jeunes filles, complaisamment livrées à l’arbitraire des employeurs par les écoles de journalisme et leur enseignement de la soumission [2].

Ceux-là mêmes qui sont les victimes de cette forme de paupérisation du tertiaire entraînée par la précarisation du travail de production symbolique et des tâches intellectuelles n’ont pas d’autre choix que de se soumettre ou de s’en aller. Mais le plus souvent, ils ne s’en vont que s’ils y sont contraints, pour cette raison – entre autres – que l’illusion d’appartenir à un corps prestigieux et puissant (le fameux « quatrième pouvoir ») compense en partie les avanies qu’ils y subissent du fait de leur position inférieure. Le recrutement bourgeois et petit-bourgeois largement majoritaire de la population journalistique entraîne que les journalistes non seulement répugnent à s’engager dans des luttes sociales et sont hostiles à l’action syndicale, mais encore qu’ils sont incapables de percevoir le bien-fondé de ces luttes quand elles sont le fait d’autres salariées, ce qui se ressent clairement dans la couverture médiatique des mouvements sociaux [3].

D’une façon plus générale, on peut dire que la représentation médiatique du monde, telle qu’elle est fabriquée quotidiennement par les journalistes, ne montre pas ce qu’est effectivement la réalité mais ce que les classes dirigeantes et possédantes croient qu’elle est, souhaitent qu’elle soit ou redoutent qu’elle devienne. Autrement dit, les médias et leurs personnels ne sont plus que les instruments de propagande, plus ou moins consentants et zélés, dont la classe dominante a besoin pour assurer son hégémonie. Comme tels, ces instruments doivent être démontés et combattus avec vigueur et sans relâche – ce que ne font malheureusement pas les organisations de la gauche institutionnelle, qui ont renoncé à la critique de classe et sont toujours prêtes à pactiser avec l’ennemi au nom de la bienséance républicaine, du réalisme politique et de la nécessité d’exister médiatiquement.

Peut-être objectera-t-on qu’il serait injuste de traiter en ennemis de classe tous les journalistes sans exception, puisque beaucoup sont des victimes de la perversion du système médiatique et ne font qu’obéir aux ordres. Il serait facile de répondre, d’un point de vue sociologique, que l’établissement, le maintien et la reproduction des dominations sociales exigent un énorme travail collectif impliquant des myriades d’individus ; que le propre de toutes les institutions sociales, c’est d’embrigader tout le monde dans leur fonctionnement, dominantes et dominées confondues, et qu’il serait peut-être temps, dans une société chargée d’histoire comme la nôtre, où l’on a appris depuis longtemps à rationaliser l’injustice et à planifier l’ignominie, que des citoyens et des citoyennes se prétendant instruites, lucides et responsables réfléchissent sur leur participation au maintien du désordre régnant, à la façon dont leur tâche parcellaire s’inscrit dans un processus global, et donc qu’ils s’interrogent sur les ordres qu’ils reçoivent, sur ceux qui les donnent, et sur toutes les conséquences que leur exécution peut entraîner. Quand la monstruosité du système que l’on sert est devenue évidente, l’excuse consistant à dire qu’on ne savait pas ou qu’on ne pouvait pas faire autrement n’est plus acceptable. Certaines et certains journalistes ont l’intelligence de le comprendre et le courage de se battre [4]. Honneur à elles et à eux. Il appartient aux autres de suivre leur exemple.


[1Sur Karl Kraus, lire « Les guerres de Karl Kraus », Agone, 35-36, 2006 ; Jacques Bouveresse, Les Voix de Karl Kraus, satiriste et prophète, Marseille, Agone, 2007.

[2Lire en particulier François Ruffin, Les Petits Soldats du journalisme, Paris, Arènes, 2003.

[3On en trouvera des exemples édifiants dans les dossiers sociaux du Plan B : www.leplanb.org

[4Pour une liste d’entreprises de presse écrite ou audiovisuelle alternatives, cf. l’ouvrage très informé d’Olivier Cyran et Mehdi ba, Almanach critique des médias, Arènes, 2005, p. 354 sq. [ndlr : au Québec, consulter le site du Réseau des médias alternatifs : www.reseaumedia.info]

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