Pourquoi la bosse des affaires pousse désormais dès six ans

No 18 - février / mars 2007

Chronique éducation

Pourquoi la bosse des affaires pousse désormais dès six ans

par Normand Baillargeon

Un document absolument capital du renouveau pédagogique en cours dans nos écoles s’intitule Programme de formation de l’école québécoise pour l’éducation préscolaire et l’enseignement primaire [1]. On y précise les grandes orientations de ce qui se déroulera dans nos écoles, du curriculum qu’on transmettra et de sa justification. Qui a déterminé tout cela ? On nous le répète sans cesse : ces décisions vitales sont supposées avoir été prises après de vastes consultations, de sorte que ce qu’on y trouve est présumé faire l’objet d’un large consensus. Il y a sans doute un peu de vrai là-dedans, puisque des personnes sont bien consultées. Mais il y a aussi autre chose.

Si vous lisez le chapitre III de ce document – qui suit immédiatement celui présentant les inénarrables compétences transversales –, vous y découvrirez ce que les auteurs appellent des « domaines généraux de formation ». De quoi s’agit-il ? En quelques mots : de sujets, de thèmes et de problématiques liées à la vie courante hors de l’école et au développement desquelles celle-ci doit contribuer. Plus précisément, l’école québécoise travaille sur cinq domaines généraux de formation, dont voici les quatre premiers : « Santé et bien-être », « Environnement et consommation », « Médias », « Vivre ensemble et citoyenneté ». Je vous indiquerai le cinquième plus tard, mais pour le moment je voudrais noter deux choses à propos de ces domaines généraux de formation. La première est que leur sélection appelle une argumentation justifiant leur introduction. La deuxième est qu’il est ô combien difficile de mettre quelque chose de très précis sous chacun de ces « domaines généraux de formation » et donc de déterminer : ce qu’on veut accomplir précisément ; comment et de quelle manière on entend s’y prendre ; et encore dans quel contexte scolaire, plus exactement, on y travaillera.

Certes, a priori, on peut penser que des savoirs scolaires sont susceptibles de contribuer à certaines des choses que l’on peut envisager de faire à propos de ces thématiques – et c’est ainsi que la biologie a quelque chose à voir avec la santé et le bien-être, l’économie avec la consommation, la langue (par exemple, la rhétorique) avec l’entretien d’un rapport critique avec les médias, et ainsi de suite. Mais, au-delà de ces généralités, on le sent immédiatement, on a du mal à mieux cerner ce dont il devrait être question sous ces catégories. Bien des sujets potentiels se présentent à l’esprit et on ne sait trop comment et au nom de quels critères on décidera d’en retenir certains et d’en exclure d’autres.

Si vous convenez de ce qui précède, l’annonce du cinquième « domaine général de formation » risque de vous faire fortement tiquer. Il s’intitule « Orientation et entrepreneuriat ». On s’y propose notamment d’initier les enfants, dès l’âge de six ans (j’y insiste), aux valeurs qui caractérisent les entrepreneurs – la créativité, la confiance en soi, la ténacité et l’audace (!) – en leur faisant réaliser des « projets » qui les aideront à préparer leur « avenir professionnel ».

Il y a fort à parier que sous le charabia ministériel on retrouve, dans les faits, un effort visant à inculquer une idéologie liée à l’économie de marché et qui prendra bien souvent la forme, disons, de vente de tablettes de chocolat pour financer la réparation des pupitres. Ce que cela fait à l’école est pour moi un profond mystère. Mais il faut noter que depuis que ce bidule a fait son entrée dans les documents officiels, il existe une bouillonnante activité autour du développement de l’esprit d’entreprise chez les enfants.

Le gouvernement finance ainsi divers programmes faisant la promotion de l’esprit d’entreprise chez les enfants du primaire. Des entreprises privées se sont lancées dans l’aventure. Des universitaires organisent de savants colloques et des conférences sur le sujet ; des enseignantes font faire des projets à leurs élèves et se perfectionnent sur ce nouvel objet d’enseignement. Tout cela nous fournira la matière d’une prochaine chronique. En attendant, on peut et on doit se demander comment cela, qui est contestable et qui serait vraisemblablement contesté au sein de la population, s’est retrouvé dans le programme de nos écoles.

Pour le savoir, on peut consulter un document découvert sur Internet (mais aujourd’hui disparu [2]) et qui reprend une conférence donnée par Paul Inchauspé. – Celui-ci, on s’en souviendra, est l’un des deux principaux concepteurs de la réforme de l’éducation. À ce titre, il dirigeait le Groupe de travail sur le curriculum d’études. – Cette conférence, où Inchauspé s’adressait à un public vendu à ses idées, donne de précieuses et très révélatrices informations sur la manière dont s’est faite l’introduction de ce volet dans le programme d’études du Québec, ainsi que sur l’esprit avec lequel il a été introduit.

Inchauspé raconte qu’à la fin des travaux de ce groupe, à l’étape de la révision des épreuves imprimées, il a constaté que son groupe de travail n’avait pas introduit la formation à l’entreprenariat dans le document officiel – et de la plus haute importance – qu’il s’apprêtait à remettre à la ministre de l’Éducation d’alors, Pauline Marois. Il décide alors, de son propre chef, que c’est un… oubli. On pourrait croire que ce groupe, qui a travaillé longtemps, savait ce qu’il faisait en incluant ce qu’il a inclus et en excluant ce qu’il a exclu. Il semble que non. Pas aux yeux de M. Inchauspé du moins, selon qui l’absence d’un volet consacré à l’entrepreneuriat est un oubli. M. Inchauspé rappelle pourtant que son groupe avait discuté de ce thème au début de ses travaux, mais l’avait écarté, jugeant que ce n’était pas le rôle de l’école primaire ou secondaire – ce qui ne ressemble pas à un oubli ! Tant pis : il se dit certain que s’il avait ramené le sujet à la fin des travaux du groupe, les membres auraient acquiescé. Il est hélas trop tard pour changer le rapport. Que faire ? C’est tout simple. Il se trouve qu’un Comité des programmes vient d’être créé et que la personne qui le dirige est une amie d’Inchauspé, Jeanne Paule Berger, laquelle faisait même partie du groupe qu’il dirigeait. Inchauspé va donc trouver son amie pour lui demander de corriger son « oubli ». C’est bien utile d’avoir des relations, non ? Et ce n’est pas fini. M. Inchauspé, en verve et en confidences ce jour-là, raconte qu’il fréquente aussi, depuis longtemps, Claude Ruel qui vient – le hasard parfois ! – de prendre la direction de l’Institut de la Fondation de l’entrepreneurship. Super, non ? D’autant que M. Ruel lui demande de faire partie d’un comité d’orientation qu’il vient de créer. M. Inchauspé accepte et demande à son tour à son ami, convaincu comme lui que l’école doit dès le primaire développer les attitudes qui caractérisent l’entrepreneurship, de rédiger un argumentaire qui justifiera cette position devant le Comité national des programmes (de madame Berger) et la fera accepter par lui. Ce qui fut fait, avec succès. Voilà. Les choses se sont, semble-t-il, passées ainsi. Et c’est pourquoi, très démocratiquement, la bosse des affaires pousse désormais chez les enfants de six ans au Québec – ou en tout cas le devrait.

Je l’avoue : les bras m’en tombent ! Et je n’ai encore rien dit de ce qui est prôné ou de ce qui se fait effectivement dans nos écoles, sous ce chapeau de développement du domaine de formation appelé « entrepreneuriat ». Je reviendrai, la prochaine fois, sur ce sujet que je suis loin d’avoir épuisé par les remarques qui précèdent. Mais celles-ci suffisent déjà à sérieusement mettre en doute toute prétention à une pleine légitimité démocratique de la part du ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports (!).


[1Vous pouvez le consulter à http://www..mels.gouv.qc.ca/lancement/
prog_formation/index.htm

[2Il se trouvait à http://webzinemaker.com/admi/exec/. Lien consulté le 29/09/06.

Thèmes de recherche Education et enseignement
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