Accueil du site > No 18 - février / mars 2007 > La lutte des Six Nations

De Douglas Creek Estates à Kanehstaton

La lutte des Six Nations

par Fiona Becker

Fiona Becker

Le territoire des Six Nations iroquoises de la rivière Grand, habité par 25 000 autochtones et situé près d’Hamilton en Ontario, a longtemps été connu comme le « géant endormi » des réserves au Canada. Toutefois, depuis le 28 février 2006, ce terme ne s’applique plus. Le peuple des Six Nations, mené principalement par des femmes, décidait ce jour-là d’occuper une parcelle de son territoire, Douglas Creek Estates, vendue à un promoteur immobilier sans que les Iroquois n’aient donné leur consentement ou n’aient même été consultés. Aujourd’hui, près d’un an plus tard, la revendication territoriale des Six Nations représente une avancée historique et politique dans l’histoire de la décolonisation de la terre appelée Canada. Le peuple des Six Nations et ses alliés ont agi avec détermination, non seulement au nom de leurs droits territoriaux, mais également au nom de leur droit à l’autonomie et à la souveraineté.

Malheureusement, le sens et l’importance de ce geste ont été accueillis dans la confusion et dans l’indifférence par la plupart des non autochtones. La couverture médiatique de la présente revendication territoriale en est responsable pour une bonne part. Les principaux quotidiens ont souvent présenté la revendication comme rien de plus que l’occupation d’un «  chantier de construction sur une parcelle de terre que les autochtones disent s’être fait voler il y a plus de 200 ans » [1]. Les médias décrivent l’occupation du site de Douglas Creek Estates comme un simple « barrage » ou une « manifestation ». Pourtant, pendant des mois, le site faisant l’objet de la revendication territoriale était semblable à une zone de conflit de faible intensité, avec des agents infiltrés, une surveillance continuelle, l’encerclement par la police, des noms de code et un régime perpétuel d’aliments en conserve et de café.

Répression policière

Le 20 avril 2006, la Police provinciale de l’Ontario et la Gendarmerie royale du Canada ont envahi les lieux à 4h30 du matin pour chasser les Iroquois par la force, utilisant des matraques et des pistolets à décharge électrique contre des personnes désarmées, dont des femmes et un adolescent de 14 ans, et arrêtant et inculpant 16 personnes. La descente du 20 avril marque le début de l’actuelle vague de criminalisation de la résistance autochtone non violente.

La communauté a répondu à l’invasion par la non-violence, escortant la police dans le calme et en grand nombre hors du territoire, formant des lignes, tambours à la main, et forçant la police à se retirer des lieux. Les membres de la communauté ont alors dressé des barricades et monté des campements sur un vaste périmètre autour de la terre, mis de la pression en bloquant une route, une voie de contournement et une voie de chemin de fer aux abords du site, et exigé que le gouvernement négocie avec eux. Ce fut là leur première victoire : le peuple des Six Nations a demandé et obtenu que le gouvernement traite non pas avec le Conseil de bande, un système de gouvernement étranger leur ayant été imposé par la Loi sur les Indiens de 1924, mais plutôt avec le gouvernement traditionnel iroquois légitime, la Confédération des Six Nations iroquoises. Cela est majeur : pour la première fois en près d’un siècle d’oppression, le Canada a reconnu de facto le gouvernement traditionnel des Six Nations iroquoises.

La reconnaissance

La Confédération des Six Nations iroquoises est un système de gouvernement très ancien, fondé autour du XIIe siècle. Ce gouvernement fonctionne par démocratie directe horizontale, les décisions sont prises par consensus et le rôle des chefs n’est pas de prendre les décisions pour les gens, mais plutôt de relayer leurs décisions. L’esprit de la Confédération repose sur la Grande Paix, la plus ancienne loi de ces terres, dont la pratique s’est violemment heurtée à la non-reconnaissance et à la répression de la part de l’État canadien. Depuis avril, le Conseil de bande des Six Nations – un système de gouvernement imposé que les personnes appuyant la revendication voient comme un instrument du gouvernement canadien – s’est retiré de la question et a formellement reconnu la Confédération des Six Nations en tant que négociateur.

Que le gouvernement reconnaisse finalement la Confédération ne doit pas faire oublier la négligence continue et le manque d’imputabilité qui caractérisent sa façon d’opérer. Pendant des mois, le gouvernement ne parlait que des barricades et des barrages routiers – dont le dernier a été démonté le 11 juin en « signe de bonne foi » (un de plus). Et pourtant, il reste encore au gouvernement à faire autre chose que de verser des millions de dollars au promoteur, Henco Industries, et aux commerces de Caledonia, la ville voisine, qui ont essuyé des pertes financières en raison d’un boycott par les autochtones. Pas une seule fois, au cours des centaines d’heures de négociations, le gouvernement n’a-t-il pu prouver que la terre ait été cédée ou vendue par les Iroquois. La Confédération iroquoise a de son côté le Haldimand Tract [2] et l’article 91 de la Constitution canadienne, qui stipule que les droits et traités autochtones sont « reconnus et confirmés ». Pourtant, même après plusieurs mois de négociations, il reste encore au gouvernement à respecter ses propres lois.

Au lieu de cela, les personnes liées à la revendication ont subi de multiples cas de brutalité policière, d’attaques racistes, de procédés diffamatoires et d’émeutes à Caledonia. Des accusations ont été portées contre au moins 23 personnes. Le site a aussi eu sa part de prisonniers politiques, dont l’un se trouve toujours derrière les barreaux.

Le lieu protégé

Malgré ces revers, la revendication de Douglas Creek Estates – désormais appelée Kanehstaton, « le lieu protégé » dans la langue mohawk – demeure intacte [3]. Les quelques maisons construites par Henco Industries sont utilisées par la communauté. Sur les réverbères flottent les drapeaux des Warriors et de la Confédération des Six Nations. L’entrée du site est ornée des symboles d’appui international, avec des drapeaux du monde entier, de la Palestine au Venezuela en passant par l’Écosse.

Plus important encore, Kanehstaton est devenu un centre communautaire à ciel ouvert, où ont lieu les réunions de la communauté, où la Grande Paix a le dernier mot et où a cours un processus de reprise de pouvoir par les autochtones. Les jeunes, qui étaient régulièrement en révolte et en état d’ivresse – une situation endémique dans les réserves et une conséquence directe des politiques d’assimilation et de dépossession – sont sobres et travaillent sur le site, protégeant leur terre et affirmant leur fierté d’être autochtones. Ceux le souhaitant peuvent suivre des cours de langues traditionnelles et participer à des ateliers sur les luttes menées par d’autres peuples autochtones, d’Oka à Grassy Narrows et Gustafson Lake. Grâce à la Grande Paix et à cette lutte, Kanehstaton est également un lieu où est née une nouvelle société Warrior, qui rejette le recours aux armes. Et quand cette lutte sera éventuellement gagnée – comme la plupart sont confiants qu’elle le sera – l’expérience des Six Nations se répercutera et établira un précédent pour d’autres revendications territoriales autochtones et d’autres affirmations de souveraineté. Celles-ci continueront inévitablement de surgir tant que le gouvernement ne reconnaîtra et ne renversera le génocide culturel qui se poursuit, et tant que les mesures nécessaires à la décolonisation du Canada ne seront pas mises en œuvre.

P.-S.

Fiona Becker

Étudiante en Sciences politiques, journaliste indépendante pour Radio CKUT et militante du Comité de solidarité avec les Six Nations

Traduit de l’anglais par Karine Peschard

NOTES

[1] Hamilton Spectator, Associated Press, Canadian Press et Toronto Star – pour n’en nommer que quelques-uns – tout au long des mois d’avril, mai et juin.

[2] En 1784, par le Traité Haldimand, la Couronne britannique a octroyé un territoire de 400 000 hectares situé le long de la rivière Grand, au sud-est de l’Ontario, aux nations iroquoises qui avaient soutenu les troupes anglaises lors de la Guerre d’Indépendance américaine. Sa surface, qui ne comptait déjà plus que 100 000 hectares en 1795, n’a cessé d’être réduite tout au long du XIXe siècle. De larges portions de terre étaient vendues à des non autochtones par le gouvernement de l’Ontario, alors que les Conseils de bande n’avaient consenti, et ce, sous la pression des autorités, qu’à de simples locations.

[3] La Réserve des Six Nations n’occupe plus actuellement que 19 000 hectares, moins de 5 % de sa superficie d’origine. La population de la réserve, dont le nombre est croissant, n’entend pas perdre une fois de plus des terres dans une région se peuplant et s’urbanisant rapidement, et où les terrains aménageables deviennent rares et très convoités. Douglas Creek Estates, où la compagnie Henco projette de construire 600 logements, est de ceux-là. Il fait toujours partie de la réserve, les Iroquois n’ayant jamais consenti à sa vente. Ils estiment que c’est à la province ou au gouvernement fédéral d’indemniser Henco pour son engagement financier qui s’élèverait déjà à huit millions de dollars. La revendication est claire, incontestable et juridiquement fondée. Fin avril, des renforts venant d’autres réserves canadiennes et des États-Unis sont arrivés sur le site occupé, en solidarité avec les Six Nations. Des manifestations d’appui ont également été tenues dans plusieurs villes canadiennes et américaines.

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