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Un an après l’élection de Morales

Bolivie : Une nouvelle réalité politique

Denis Langlois

Denis Langlois

En une seule année, le nouveau gouvernement nationalise les hydrocarbures, met en place une Assemblée constituante, fait adopter une nouvelle loi sur la répartition de la terre et affirme son autorité devant les élans d’autonomie des départements de la partie orientale du pays. Morales est-il en train de changer la donne au pays des Aymaras et des Quechuas ?

Au lendemain de cette élection triomphale pour le MAS (Movimiento Al Socialismo) – jamais un parti n’avait obtenu une telle majorité de voix (54 %) –, il semblait assuré que l’opposition, rassemblée autour du PODEMOS (Poder Democrático Social), allait tout essayer pour battre en brèche le dessein affirmé de ce nouveau gouvernement d’en finir avec le « néolibéralisme ».

Opposition : beaucoup d’agitation, mais peu d’appuis

Ce qu’elle fit, du reste, à plusieurs reprises au cours de l’année : en avril, septembre et novembre, des tentatives de paralyser le pays, en tout ou en partie, se sont avérées des échecs quant à leur capacité de forcer une modification de l’orientation gouvernementale. Chaque fois, l’opposition a été contrainte de trouver un terrain d’entente ne mettant pas en cause le fond des intentions gouvernementales.

Pendant ce temps, le gouvernement de Morales renforçait son ancrage dans les quartiers et les régions pauvres au moyen de politiques populaires bien senties : réduction du salaire des autorités de l’État, des députés et des fonctionnaires, relèvement du salaire minimum, adoption d’un bonus universel dès l’âge de la retraite, élargissement de l’accès aux soins de santé prénataux, augmentation de postes dans les écoles publiques… en somme, des politiques visant ouvertement à répondre à certains des besoins des populations les plus exclues et marginalisées.

Les clivages d’antan sont-ils disparus pour autant ? Pas du tout. La région appelée «  media luna » (Pando, Beni, Santa Cruz, Tarija) tente toujours d’arracher une réelle autonomie départementale, mais les fractures au sein même des régions plus autonomistes – notamment entre l’élite possédante d’un côté et les mouvements sociaux et autochtones de l’autre – font mieux apparaître certains intérêts sous-jacents aux « séparatismes » régionaux.

Dans quelle direction va le nouveau gouvernement ?

La réponse à cette question n’est pas encore évidente. L’exemple de la nationalisation « réussie » des hydrocarbures et de celle, suspendue, des mines en témoignent. Le 1er mai 2006, le président Morales émettait un décret de nationalisation, en accordant six mois aux pétrolières pour renégocier leurs contrats avec la compagnie d’État, YPFB (Yacimientos Petroliferos Fiscales Bolivianos). Malgré plusieurs frictions et menaces de départ, de nouveaux contrats ont été signés avant la fin octobre avec toutes les pétrolières actives sur le territoire. Evo Morales estime que l’État recevra plus de quatre milliards de dollars par an dans quatre ans, contre 500 millions actuellement.

Toutefois, certains aspects de ces contrats sont déjà critiqués, entre autres par l’ex-ministre des Hydrocarbures, Andrés Soliz Rada, qui a dû démissionner au cours des négociations. Selon lui, la propriété étatique des réserves de gaz bolivien (les secondes en importance en Amérique latine) n’est pas enchâssée dans les contrats eux-mêmes et, par conséquent, n’est pas garantie. En outre, il estime que les perspectives d’industrialisation souffrent d’un manque flagrant de planification.

Par ailleurs, la nationalisation annoncée du secteur minier a connu des ratés dus aux affrontements entre salariés de propriétés minières privées et mineurs coopérativistes, à Huanani notamment. Seize mineurs y ont perdu la vie à l’automne 2006.

Dans l’épineux problème de la redistribution des terres, le MAS a réussi dernièrement à forcer l’adoption d’une nouvelle loi INRA (Instituto Nacional de Reforma Agraria) ayant pour rhétorique l’abolition du latifundio (grande propriété terrienne). Il faut se rappeler que le problème de la terre fut un des obstacles majeurs de tous les gouvernements antérieurs, 20 % seulement des terres existantes étant en fait titularisées. Sous-jacente à cette faible titularisation : l’existence de grandes propriétés d’agriculture, d’élevage et d’exploitation forestière, en particulier dans les régions du Béni et de Santa-Cruz.

Or, selon le CEDLA (Centro de Estudios para el Desarrollo Laboral y Agrario), cette nouvelle loi sur la répartition de la terre, adoptée in extremis après le boycott du Sénat en novembre dernier, s’en prendrait non pas au latifundio, mais plutôt aux seules propriétés improductives. Les terres destinées à être redistribuées seraient celles qui ne sont pas exploitées. De même, cette nouvelle loi favoriserait l’agriculture d’exportation (le soya produit dans les plaines orientales par exemple), aux dépens de la petite et moyenne exploitation à des fins locales.

Par contre, si certaines mesures comme la réduction des salaires des officiers de l’État, au risque d’en affaiblir l’institutionnalisation, relèvent manifestement d’un certain populisme, il en est plusieurs autres qui témoignent d’une orientation éminemment pratique pour relever le niveau de vie des plus pauvres : le renforcement de l’éducation et de la santé en milieu rural, la hausse des revenus des retraités et des travailleurs en général, la volonté de rendre l’eau potable accessible aux moindres coûts... Là où le bât blesse cependant, c’est que, malgré l’existence d’un plan national de développement (2006-2010) – visant de nombreux objectifs sociaux, économiques et politiques louables –, les décisions sur les mesures positives prises paraissent, pour le moment, davantage improvisées que planifiées, faute d’une hiérarchisation des principaux besoins sociaux à combler.

Une stratégie : l’hégémonie de la majorité

La mise en place d’une Assemblée constituante représentait un engagement incontournable du MAS, à la suite aux nombreuses marches autochtones pour la terre et la dignité. Élue le 2 juillet et mise en place le 6 août, jour de l’Indépendance en Bolivie, la nouvelle Assemblée est composée d’une majorité de partisans du gouvernement. Cependant, la formation présidentielle n’a pas obtenu une représentation aux 2/3, ce qui l’oblige à compter sur les autres formations pour parvenir à l’adoption d’une nouvelle Constitution d’ici août 2007. La loi de convocation de l’Assemblée ainsi que la Constitution actuelle exigent toutes deux une majorité des deux tiers pour mettre en œuvre des changements d’ordre constitutionnel.

Face à cet écueil, le MAS a fait valoir et imposé un règlement procédural « novateur » : une majorité simple pour l’adoption de chaque article et une majorité aux deux tiers sur le texte final. Bien que les autres formations s’y opposent, cette règle procédurale a été entérinée par l’Assemblée en novembre 2006, créant en même temps une crise de fonctionnement difficile à gérer.

Quant à l’autonomie régionale, rappelons que les préfets de départements ont pour la première fois été élus lors des élections générales de 2005, les mêmes qui ont porté Morales au pouvoir. L’affrontement persiste toutefois concernant l’interprétation à donner au partage des pouvoirs entre le gouvernement central et les départements, dont quatre sur un total de neuf ont ouvertement pris parti pour l’autonomie lors du référendum de juillet 2006.

Le gouvernement Morales accepte le caractère contraignant de ce référendum, tout en le soumettant aux résultats du travail de l’Assemblée constituante, laquelle définira la portée de l’autonomie régionale… mais sans risquer la division du pays. À l’opposé, les préfets des départements autonomistes, ainsi que les puissants « comités civiques » de Santa Cruz et de Tarija, dominés et financés par la grande entreprise, exigent une application immédiate de l’autonomie régionale votée, peu importe qu’elle ne soit pas encore définie, peu importe non plus que cinq départements sur neuf s’y soient opposés lors du référendum. La table est donc mise pour un « dialogue de sourds ».

Les causes majeures de l’instabilité politique bolivienne depuis plusieurs années sont donc toujours présentes : inégalités sociales affectant particulièrement les classes exclues ayant voté pour Morales, développement économique orienté sur l’exportation plus que sur la production endogène, affrontement pour le contrôle des ressources et du territoire entre la région andine et la plaine orientale du pays, manifestations de racisme, de séparatisme et de graves violations des droits humains. La différence cependant, c’est que le gouvernement Morales bénéficie d’un soutien massif et populaire qui, disons-le, demeure peu critique. Devant les conditions d’exclusion et de pauvreté qui sont celles de la grande majorité, cet appui populaire ne se formaliserait pas de possibles dérives autoritaires.

Dans le contexte actuel et du point de vue des intérêts des populations exclues de Bolivie, notamment des autochtones, il peut s’avérer souhaitable qu’un réel débat sur les perspectives démocratiques du gouvernement prenne place dans la société bolivienne. Car il s’agit d’une condition essentielle pour parvenir à un accord entre Boliviens autochtones, majoritaires, et Boliviens descendants d’Espagnols, encore dominants, sur un vivre-ensemble construit à partir d’une tolérance mutuelle. La perspective gouvernementale d’une « démocratie communautaire », fusse-t-elle interculturelle, pourrait mettre en cause certaines libertés individuelles que par ailleurs ce même gouvernement prétend défendre.

Un atout : une conjoncture latino et mondiale en mutation

C’est devenu un lieu commun : la domination sans partage des États-Unis sur l’Amérique latine n’est plus ce qu’elle était. Très occupée par les bourbiers irakien et afghan résultant de son agression, la puissance états-unienne a aussi nettement perdu des plumes dans le cône sud de l’Amérique (au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Chili) et en Bolivie, alors qu’en plus, au Venezuela, des élections récentes ont confirmé la mainmise de Chávez. L’évolution de cette conjoncture favorise le gouvernement Morales en lui permettant une meilleure marge de manœuvre pour la mise en place de nouvelles politiques.

D’une part, un certain rapprochement, non seulement économique mais aussi social, se fait jour avec les autres pays latinos, un rapprochement qui a peu à voir avec la caricature de « marionnette de Chávez » que grands entrepreneurs et médias d’opposition tentent d’accoler au premier président autochtone de Bolivie. D’autre part, l’ouverture de nouvelles collaborations, avec l’Europe et l’Asie notamment, peut fournir des perspectives plus diversifiées à la faible économie bolivienne.

P.-S.

Denis Langlois

Politologue, l’auteur a vécu en Bolivie et a travaillé auprès d’institutions de défense des droits.

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