Dossier : Noam Chomsky - scientifique et militant

L’univers de Chomsky

Noam Chomsky, Stevan Harnad

Pourquoi Noam Chomsky est-il aujourd’hui une figure aussi imposante dans le monde de la linguistique ? Au début des années 1950, il a posé une question très simple qui n’avait jamais été posée auparavant et a découvert que la réponse était fort complexe et tout sauf évidente : Quelle capacité le locuteur d’une langue doit-il posséder pour apprendre à s’exprimer adéquatement sur le plan grammatical dans celle-ci ou dans toute autre langue ?

La théorie de la grammaire universelle

Les règles grammaticales de l’anglais, du français, du latin, du mandarin ou de toute autre langue étudiée sont bien connues. Les locuteurs apprennent soit par induction, l’imitation et les essais et erreurs avec corrections d’autres locuteurs, ou encore par instruction formelle (surtout s’il s’agit d’une langue seconde). Mais Chomsky ne parlait pas de la capacité d’apprendre ces « règles de grammaire habituelles ». Il parle de la capacité d’apprendre une langue, quelle qu’en soit la nature. C’est une capacité qui échappe actuellement à tous les autres animaux, aux humains ayant des lésions cérébrales et aux machines fabriquées ou programmées. D’après Chomsky, cette capacité ne s’explique que par l’existence de règles d’une grammaire universelle, commune à toute langue.

Il est particulièrement intéressant de voir que les locuteurs, les locutrices, quelle que soit leur langue, peuvent affirmer sans délai qu’une phrase est grammaticalement bien formée ou non même si les règles mises à l’essai ne sont pas celles des grammaires ordinaires qu’ils avaient apprises par instruction ou induction. Si on s’en était arrêté là, la découverte des règles de la grammaire universelle aurait constitué une avancée importante et originale de la linguistique et la surprise s’en serait tenue au fait que ces règles aient toujours existé sans qu’on s’en rende compte parce qu’on les suivait inconsciemment, peut-être comme l’athlète réussit ses performances sans connaître les règles qui régissent le mouvement du corps. Cependant, à l’exception de certains mécanismes primitifs du mouvement qui sont innés par le fruit de notre évolution, les compétences athlétiques sont apprises par instruction ou induction. Donc, si la grammaire universelle n’est pas apprise par instruction, est-elle apprise inconsciemment par induction, soit par essais et erreurs ?

La réponse à cette question a été la deuxième et de loin la plus grande surprise. Les règles de la grammaire universelle ne peuvent être apprises par essais et erreurs en fonction de ce que l’enfant entend et dit à moins que la plupart des règles soient innées. Un enfant en apprentissage du langage n’entend que des phrases qui satisfont aux règles de la grammaire universelle et, étonnamment, après un bref épisode où la grammaire est quasi inexistante, l’enfant ne fait que produire des phrases bien formées. Il n’y a donc plus d’erreurs à corriger. Les erreurs de grammaire ordinaire abondent et sont corrigées, mais ce ne sont pas des erreurs par rapport à la grammaire universelle, et elles n’expliquent pas comment l’enfant réussit à se conformer aux règles de la grammaire universelle, d’où le fait qu’il « connaît » ces règles même inconsciemment.

Si les règles de la grammaire universelle sont innées parce qu’elles ne peuvent pas être apprises sur la base des informations accessibles à l’enfant en apprentissage, comment celles-ci ont-elles inté­gré notre cerveau ? Il existe de nombreux exemples non problématiques de traits biologiques, à la fois des structures et des fonctions, dont des capacités comportementales, pour lesquels on peut donner comme explication l’évolution pour la manière dont le trait a été formé par essais et erreurs au fil du temps. C’est le scénario darwinien habituel de la variation génétique et de la sélection naturelle en fonction des avantages (ou désavantages) pour la survie et la reproduction. Il n’est pas évident du tout de savoir ce que seraient la variation darwinienne et les avantages dans le cas de l’évolution de la grammaire universelle par essais et erreurs. Certains en ont fait un argument contre l’existence même de la grammaire universelle. Cependant, personne n’a fourni de preuves que les règles de la grammaire universelle peuvent être apprises. Personne n’a non plus proposé de substitution pour la grammaire universelle, une substitution qui, comme elle, contient des règles qui donnent aux gens la capacité de générer toutes les affirmations universellement jugées comme étant grammatica­lement correctes et de distinguer ces affirmations de celles qui ne sont pas grammaticalement correc­tes, mais qui, à l’opposé de la grammaire universelle, peut être apprise par l’enfant ou a une explication darwinienne plausible pour la sélection évolutive en raison de ses avantages pour la survie et la reproduction.

Chomsky le platonicien

Chomsky s’est souvent décrit comme cartésien, un adepte de la théorie de Descartes sur les idées innées [1]. Mais il est peut-être plus près de Platon, car le caractère inné et universel des idées n’est pas le résultat de la sélection évolutive, l’universalité a priori des idées est plutôt inhérente à la structure des lois naturelles de l’univers physique et peut-être même aux lois universelles de la logique formelle et des mathématiques [2].

La grammaire (syntaxe), cependant, n’est pas un ensemble d’« idées », mais seulement la forme des symboles. En mathématiques, les règles sont fonction des formes des symboles pris isolément de leurs référents dans la réalité. Dans le langage, toutefois, les symboles (mots) sont inséparables de leur sens, sinon ils seraient réduits à n’être que des sons. Les mots expriment des pensées. L’intuition de Chomsky concernant la relation (ou l’interface) entre le sens et la syntaxe est que la langue est pour tout être humain la condition de possibilité de la pensée elle-même et que la possibilité de penser comme telle vient avec certaines contraintes structurelles platoniciennes qui, à leur tour, donnent lieu aux règles de la grammaire universelle. La structure de la grammaire universelle est liée par la structure de la pensée. Les affirmations non conformes à la grammaire universelle sont soit des pensées mal exprimées, soit des pensées impensables. Tout ce qui est pensable, et cela seulement, peut être exprimé de manière conforme à la grammaire universelle. Contrairement à la théorie de la grammaire universelle elle-même, cependant, cette hypothèse de contraintes sur la nature et la structure de la pensée n’est pas vérifiable empiriquement. Elle n’est pas non plus un théorème mathématique dont on peut faire la preuve, du moins jusqu’à présent.

La théorie de Chomsky sur la grammaire universelle, si elle s’avère, constitue un problème pour la biologie évolutive, mais n’est pas nécessairement un problème pour la linguistique. Si les jugements sur la grammaticalité qui fournissent les données pour la mise à l’essai des hypothèses sur les règles de la grammaire universelle sont fiables et universels, la seule manière de s’opposer à l’existence de la grammaire universelle (pour quiconque sent qu’il y a matière à s’opposer) est de construire une théorie rivale, une théorie qui peut de la même manière fournir les règles de génération uniquement de l’ensemble de ce qui est universellement jugé grammatical et de le distinguer de ce qui ne l’est pas ; mais des règles que les enfants peuvent néanmoins apprendre ou, sinon, qui peuvent avoir évolué biologiquement avec l’espèce.

Si on ne peut pas trouver une théorie rivale qui répond aux critères, mais dont les règles peuvent être apprises ou évoluer, on peut réfuter les preuves qui soutiennent la grammaire universelle en montrant que les jugements grammaticalement corrects ne sont pas fiables ni universels, mais plutôt variables et malléables. Si c’est le cas, il n’y a pas de capacité universelle à expliquer, donc pas de grammaire universelle et aucun besoin d’en avoir.

Toutes ces stratégies et critiques qui rivalisent pour montrer que Chomsky a tort ont été tentées de nombreuses fois, sans succès jusqu’à présent. Comprendre pourquoi tant de gens d’autant de domaines sont motivés à montrer que Chomsky a tort est une autre question. Peut-être que c’est parce que tout le monde parle une langue, alors que nous ne maîtrisons pas tous le langage des mathématiques, donc nous sommes prêts à contester les linguistes, mais pas les mathématiciens même si nous ne comprenons pas le travail technique qu’effectuent toutes ces personnes. Peut-être que c’est parce que la linguistique de Chomsky diffère tellement du reste de la linguistique et est très technique. Peut-être que c’est parce qu’il est contre-intuitif de penser qu’il peut y avoir des contraintes à notre langage et à notre pensée dont nous ignorons l’existence. Peut-être que c’est seulement par désir de se faire un nom en tuant un géant…

Jusqu’à présent, Chomsky lui-même a facilement et rigoureusement répondu à toutes les oppositions à sa théorie. Il ne fait aucun doute qu’il a été et reste le géant du champ qu’il a créé. Maintenant que les années qui lui restent sont de plus en plus dévouées à l’autre projet pour lequel il est aussi plus imposant que quiconque sur la planète, soit sauver le monde, il ne reste peut-être plus personne pour écarter les lilliputiens qui cherchent à égaler la structure linguistique unique et grandiose qu’il a sculptée (ou découverte).

Question de Stevan Harnad

Vous avez, plus minutieusement que quiconque, exposé tout le mal qu’ont fait individus, États, entreprises et collectivités du monde entier. Quelles actions doivent être entreprises pour éliminer tout ce mal et quelles sont les chances qu’on y parvienne un jour ?

Réponse de Noam Chomsky

Je ne crois pas qu’il existe une solution générale, il y a seulement des solutions spécifiques à des problèmes spécifiques. Je laisse aux autres le soin de juger si j’ai réussi, mais j’ai au moins tenté de proposer des solutions à court et à long termes pour corriger les problèmes que j’ai exposés.

Ce qui doit être entrepris dépend bien sûr de la nature du problème en question, mais il est généralement bien de s’en tenir aux solutions qui ont été efficaces par le passé : éduquer (ce qui veut aussi dire s’éduquer soi-même, car s’éduquer fait partie de l’acte même d’éduquer, comme tous les parents et tous les enseignant·e·s le savent), s’organiser (puisqu’on peut rarement changer les choses par soi-même et que travailler avec les autres est en soi un moyen de mettre en place les constituants d’un monde meilleur) et agir (en fonction des circonstances qui varient beaucoup).

Quelles sont les chances qu’on y arrive ? Personne ne le sait. Lorsque quelques jeunes Noirs se sont installés au comptoir d’un restaurant à Greensboro en 1960, qui aurait pu prévoir s’ils allaient se faire jeter en prison et que ça en resterait là ou s’ils allaient favoriser l’éclosion des Freedom Riders, groupe du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), un mouvement de masse pour les droits civils qui a atteint un point culminant il y a exactement soixante ans et qui a entraîné d’importantes réformes des lois – même s’il en reste encore beaucoup à faire ? Ce n’est qu’un exemple, mais je le crois représentatif. Les réalités humaines sont essentiellement déterminées par la volonté et les choix, choses très difficiles à comprendre et que nous ne comprendrons sans doute jamais.

P.-S.

Texte traduit par Tommy Guignard et François Doyon

NOTES

[1] Chez Descartes, c’est la faculté d’obtenir les idées par la raison qui est innée, pas les idées en tant que telles. Cette faculté n’est pas le résultat de l’évolution. (Note du traducteur)

[2] Définir les idées platoniciennes comme des lois de la nature est caractéristique de l’interprétation néokantienne de Platon (Paul Natorp). La notion de loi de la nature est moderne et ne se retrouve pas chez Platon. (Note du traducteur)

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