Dossier : Noam Chomsky, scientifique et militant

Chomsky, le langage et la créativité ordinaire

Noam Chomsky, James McGilvray

La créativité et la liberté sont des thèmes centraux dans le travail de Noam Chomsky. Avec Descartes, il pense que les êtres humains sont dotés de libre arbitre. Avec les anarchosyndicalistes, il soutient que les êtres humains se réalisent dans des actions et par du travail créatif, tout spécialement dans du travail utile à autrui.

Langage et créativité selon Chomsky

En ce qui concerne le langage et le rôle qu’y joue la créativité, Chomksy soutient que c’est par l’évolution du langage que les êtres humains ont été dotés de cette « créativité ordinaire » et, avec elle, de cet extraordinaire degré de flexibilité cognitive qui leur est propre. Le langage fait donc de nous des organismes uniques.

Chomsky ne se contente pas de présumer que les êtres humains sont libres. Les raisons pour lesquelles il soutient que nous sommes dotés du libre arbitre tiennent, en partie au moins, à certaines de ses importantes observations relatives à la manière dont nous parlons. Il regroupe ces observations sous l’expression « dimension créative de l’usage du langage » ou DCUL (CALU en anglais : « the creative aspect of language use »).

Essentiellement, ces observations nous invitent à noter que la parole humaine, l’expression linguistique des idées, semblent ne pas être causées par des stimuli internes ou externes (elles sont donc, en ce sens, sans stimuli) ; qu’elles peuvent apparaître dans un nombre infini de phrases et d’expressions (elles sont donc potentiellement illimitées) ; et que, pourtant, malgré qu’elles soient non causées et potentiellement infinies, elles sont typiquement appropriées au contexte de discours ou de pensée dans lequel elles sont produites.

Cette DCUL joue un rôle important dans l’idée que se fait Chomsky de l’objet d’étude d’une science du langage. C’est qu’elle présente un véritable défi à toute tentative de construire une science naturelle prenant pour objet le langage tel qu’il est utilisé, cela dans la mesure où les sciences naturelles, qui sont parfaitement en mesure d’étudier des événements déterminés ou même aléatoires, ne sont pas faites pour étudier des événements qui sont non causés, potentiellement illimités et pourtant appropriés.

Une science naturelle du langage

Toutefois, la DCUL n’interdit pas de concevoir une science qui étudierait un système interne, lequel pourrait, sans cause apparente, générer un nombre infini de phrases ou d’expressions qu’on pourra utiliser pour les fins qu’on poursuit – spéculer, expliquer des actions et ainsi de suite. Une science naturelle portant sur un tel système interne ferait comprendre comment et pourquoi l’usage créatif du langage est possible. Pour le dire de manière plus générale, une science naturelle du langage devra se centrer sur le système biologique que nous avons dans la tête et qui est mis en place par la nature et non sur la manière dont les produits de ce système sont utilisés par les êtres humains : les usages du langage sont en effet trop variés pour cela – ils sont, justement, créatifs. Mais cette manière de faire est aussi très opportune puisque la créativité linguistique est accessible à chacun et chacune étant donné que la faculté de langage, en vertu de la croissance et du développement normaux, est accessible à tous les êtres humains.

La DCUL souligne également que la créativité associée à l’usage courant d’une langue apporte avec elle des capacités cognitives qui sont uniques aux êtres humains, lesquels sont les seuls à posséder cette faculté. Ces capacités apparaissent parce que l’esprit humain, indépendamment des circonstances, est capable de générer un nombre infini d’expressions aux structures conceptuelles complexes, lesquelles peuvent être utilisées pour comprendre, penser, spéculer, s’interroger, évaluer, argumenter, discuter, planifier, comparer, modéliser, suggérer des systèmes économiques ou des types de gouvernement, imaginer, explorer, se rappeler, comprendre les idées d’autrui, estimer, ruminer, espérer…

Les autres animaux ont eux aussi des capacités cognitives, mais elles sont d’un autre genre et généralement centrées sur la résolution de problèmes qu’ils rencontrent dans leur niche écologique. Il est donc probable que l’apparition du langage durant l’évolution – possiblement par une seule mutation – soit la première des conditions de ce qu’on appelle parfois « l’étincelle humaine », étant donné que ce qui caractérise l’homo sapiens, ce sont ses capacités cognitives et qu’en vertu de celles-ci il est capable de s’adapter à différents environnements et de coordonner ses activités avec d’autres, de travailler et d’élaborer avec eux des projets.

Notre flexibilité cognitive et notre capacité à nous adapter à différents environnements proviennent donc de ce que nous possédons le langage. Il existe peut-être d’autres caractéristiques qui sont uniques aux êtres humains, comme la musique ou un sens moral. Mais elles ne nous apportent rien de comparable à la faculté du langage et elles pourraient même être liées à celle-ci, voire dépendre d’elle.

Une énigme

Ces remarques à propos de la « créativité ordinaire » – les difficultés qu’elle pose à une science naturelle et comment celle-ci peut néanmoins montrer de quelle façon cette créativité est possible et en quoi elle nous est utile – tout cela semble évident et ce qui s’ensuit pour l’action humaine et le politique est également clair.

Pourtant, ce type de créativité pose une énigme. Les pensées et les actions des êtres humains semblent en effet libres et les contributions à la créativité d’un système linguistique interne paraissent indéniables. Mais la science linguistique de Chomsky présente le système du langage que nous avons dans la tête comme un système dont les opérations internes sont déterministes. Et cela n’est pas vrai seulement du langage : d’autres sciences qui étudient le système cerveau/esprit sont elles aussi déterministes – comme la théorie de Marr sur la vision – ou du moins attribuent un rôle à certains éléments aléatoires.

En fait, les sciences qui étudient l’esprit (mind) semblent devoir comprendre les opérations internes des systèmes mentaux d’une manière déterministe ou d’une manière aléatoire, mais comme on l’a vu, ni le déterminisme ni le hasard ne permettent de rendre compte de la créativité linguistique. Si vous posez une question, par exemple : « Où est le dépanneur le plus proche ? », il n’y a aucune limite aux réponses que vous pourrez recevoir et chacune pourrait être appropriée, du moins si elle vous permet de vous rendre à destination, ou bien vous met en garde contre cette destination, ou vous incite à y aller, ou encore vous induit en erreur, selon le contexte et les buts que poursuit votre répondant…

Lorsqu’au XVIIe siècle Descartes a découvert ce fait relatif à la manière dont les êtres humains utilisent le langage, il a conclu que la seule manière d’en rendre compte était de supposer que (ce qu’il tenait pour) les opérations rationnelles de l’esprit humain fonctionnaient indépendamment de (ce qu’il tenait pour) le corps. Cela l’a amené à cette idée que l’esprit (le siège des opérations rationnelles) est distinct du corps, que l’esprit et le corps sont deux substances distinctes et incompatibles.

Une forme ou l’autre de ce dualisme, sans nécessairement être celui de Descartes, a séduit et séduit encore bien des gens, qui espèrent pouvoir expliquer grâce à lui comment on peut à la fois être libres et responsables de nos actions, même si les mécanismes de notre esprit tel qu’ils sont scientifiquement décrits sont déterminés ou, au mieux, laissent place au hasard. En fait, le dualisme est la position spontanément adoptée par à peu près tout le monde. Il a à première vue le mérite d’expliquer comment peuvent coexister des actions dont on peut être tenu responsable et des sciences des mécanismes mentaux qui excluent toute responsabilité pour nos comportements.

Une solution possible

Plusieurs autres manières, dualistes ou non, de résoudre cette énigme ont été avancées. L’une d’elles, que je pense plus plausible, suggère que la description et l’explication d’actions et des affaires quotidiennes courantes par des raisons, qui sont ce que produit le sens commun, se situent sur un plan cognitif différent de celui des descriptions et des explications données par les sciences naturelles des phénomènes mentaux – par exemple la vision ou le traitement de la langue – qui sont alors décrits et expliqués en termes de causes et d’effets.

Une manière de nommer ces différents plans est d’appeler « psychologie populaire » les descriptions et explications des actions par des raisons, une capacité que nous possédons tous et dont nous faisons usage dans la vie quotidienne – comme nous y utilisons aussi une « biologie populaire » et une « physique populaire ». Cette psychologie populaire est une composante importante du sens commun. Quant aux autres descriptions et explications des fonctions et processus mentaux, ils sont une version particulière, appliquée à un objet précis, de la science naturelle.

Une hypothèse qui sous-tend cette approche est que différents domaines cognitifs sont autant de manières différentes par lesquelles les êtres humains résolvent des problèmes : un de ces problèmes est la description et l’explication des actions et des intentions dans le cas où des intérêts humains sont en jeu, l’autre est de produire des descriptions objectives des faits sans faire intervenir de notions exprimant des intentions.

Pourquoi ces deux approches sont-elles si différentes ? Elles résultent de ce que les êtres humains ont à leur disposition différentes manières de résoudre des problèmes. Pourquoi avons-nous recours aux deux ? Parce que nous devons nous occuper des actions des êtres humains et de ce qui les intéresse dans le monde et parce que nous voulons aussi fournir des explications dans le cadre de théories causales. Sont-elles identiques ? Bien sûr que non. Mais elles sont sans doute tout ce que nous avons à notre disposition : nous n’en connaissons pas d’autres. Pourquoi est-ce ainsi ? Parce que nous sommes des créatures vivantes possédant les capacités qui sont les nôtres et pas d’autres. Le sens commun et la science sont en fait nos seules manières de résoudre des problèmes, cela en raison de la nature même de notre esprit et de nos concepts.

Je ne suis pas certain que cette solution soit la manière dont Chomsky résoudrait l’énigme. Mais elle a au moins le mérite de prendre appui sur un thème important de son travail, qui est de rappeler que les êtres humains sont des créatures biologiques, rien de plus, et qu’ils ont en conséquence les capacités intellectuelles limitées qui sont les leurs.

Question de James McGilvray

Votre théorie computationnelle du langage semble devoir adhérer à une conception déterministe de la computation linguistique. Et d’autres théories des systèmes mentaux humains semblent, elles aussi, être déterministes. Pourtant, comme l’a fait remarquer Descartes, la parole humaine semble libre. En fait, vous êtes d’accord avec Descartes quand celui-ci nous fait remarquer la créativité linguistique et vous avez fait de la créativité et du libre arbitre des données centrales de votre conception d’une vie humaine décente.

Si on admet que les théories computationnelles des systèmes mentaux vont dans la bonne direction, comment les êtres humains peuvent-ils agir librement à partir de systèmes mentaux qui semblent déterministes ?

Réponse de Noam Chomsky

À mon avis, l’idée de Descartes sur ce que certains d’entre nous ont appelé « la dimension créative du langage humain » n’a pas reçu toute l’attention qu’elle mérite, que ce soit dans les travaux consacrés à Descartes ou dans les recherches et réflexions plus générales portant sur la vie mentale.

Cette idée est centrale dans sa science/sa philosophie et elle soulève précisément la question que vous posez, qui est un cas particulier et crucial d’un ensemble plus général. Considérez par exemple la mise en œuvre de l’action motrice : je tends la main pour atteindre la tasse de café sur le bureau voisin. Plusieurs philosophes – et d’autres – pensent qu’ils peuvent résoudre ce problème.

Je n’en suis absolument pas convaincu et je considère que le problème reste entièrement ouvert, qu’il est même possiblement au-delà des limites des capacités humaines de compréhension – une possibilité qui ne devrait pas surprendre les personnes qui pensent que les êtres humains sont des organismes biologiques et pas des sortes d’anges.

P.-S.

Photo : Gérald McKenzie

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