Élections montréalaises. À qui la ville ?

No 052 - déc. 2013 / janv. 2014

Municipalisme

Élections montréalaises. À qui la ville ?

Marcel Sévigny

La campagne électorale pour les élections municipales de 2013 n’aura pas permis de dissiper un tant soit peu le scepticisme, pour ne pas dire le cynisme désormais bien enraciné à l’égard de la « classe politique » tous partis confondus. La corruption et la collusion qui touchent plusieurs villes depuis de nombreuses années montrent que les structures administratives et la démocratie existantes favorisent les jeux de coulisse, le mensonge, les luttes de pouvoir personnel ou d’intérêts, au détriment du bien commun.

Une légitimité douteuse

Un système hiérarchisé et bureaucratisé comme celui de Montréal, par exemple, réduit presque à néant l’influence citoyenne malgré les divers mécanismes de consultation. À l’inverse, il permet aux divers pouvoirs économiques légaux ou illégaux de faire la pluie et le beau temps. C’est ce système politique qu’on tient comme fondamentalement équilibré dans les milieux politiques, médiatiques et du monde des affaires. En réponse aux scandales, il faut simplement se débarrasser des pommes pourries. Le taux anémique de participation au vote n’est sans doute qu’une réaction saine face à un système cadenassé par les pouvoirs politiques et économiques dominants.

Un matraquage publicitaire moralisant et infantilisant, incitant les gens à remplir les urnes, fait l’unanimité des médias, des partis, du patronat et du gouvernement. Ainsi, dans son édition du samedi 21 septembre, Le Devoir (un journal dit « sérieux ») titre en première page « Engouement pour les élections municipales » et en sous-titre « La campagne la plus importante des 25 dernières années ». Une affirmation basée sur le fait que le DGE ait accrédité deux fois plus de partis politiques pour l’élection. Suite à un sondage prédisant que 75 % des Montréalaises et Montréalais iraient voter, un chroniqueur politique de Radio-Canada en a même conclu que le problème de la participation était réglé. Deux manières de laisser paraître son parti pris pour le statu quo. Ce genre de mise en scène « subtile » évite le questionnement des structures de pouvoir favorables aux forces dominantes.

La politique spectacle

Tout au long de la campagne, le message médiatique a joué à fond sur la personnalité et le vedettariat des chefs. Quel sera le prochain « sauveur » de Montréal ? Le patronat avait « délégué » Marcel Côté dans la mêlée pour barrer la route au populiste Denis Coderre. Ça devait être une lutte à trois avec Richard Bergeron, mais l’apparition de Mélanie Joly, sortie de nulle part et consacrée du jour au lendemain « nouvelle vedette » par la presse, a extraordinairement bien servi le modèle dominant qu’est la politique spectacle. Soulignons ici le commentaire pertinent du chroniqueur du Devoir Michel David : « Il ne faut cependant pas confondre la nouveauté avec le changement. Sous ses allures modernes, elle est en réalité la représentante de la vieille école, au sein de la jeune génération. Elle connaît déjà tous les trucs, notamment la primauté de l’image sur le fond [c’est nous qui soulignons] et le recours à la publicité négative [1]. »

Cette campagne autour des chefs a jeté toute l’ombre possible sur les dynamiques politiques locales dans les arrondissements et par conséquent sur les véritables enjeux qui affectent la population. Bref, il n’est pas étonnant que des sujets aussi importants que la démocratie, le logement social, l’aménagement urbain et la pauvreté aient été largement secondarisés sinon ignorés.

Rebrassage des cartes à droite

Pour l’essentiel, les résultats électoraux n’ont eu que peu d’effets sur l’échiquier des forces en présence. Tout au plus avons-nous assisté à un rebrassage des cartes pour la droite politique. Organisée principalement autour de Gérald Tremblay et de son parti, cette droite parlementaire s’est effondrée sous les coups de la commission Charbonneau. Elle a donc été momentanément déstabilisée. Récupérée en partie par Coderre, remaquillée sous le signe de maires « indépendants » élus dans certains arrondissements et revampée par le charme de Mélanie Joly, la droite politique est bel et bien restée en selle à l’Hôtel de ville de Montréal. Le milieu des affaires aurait préféré un gestionnaire aguerri et plus carrément à droite comme Marcel Côté, mais Denis Coderre fera l’affaire. Le vote lié au néolibéralisme a été massif (Coderre/Joly 58 %) plus un 10-12 % dans quelques arrondissements aux couleurs libé­rales.

Y a-t-il une gauche dans la salle ?

Depuis que le RCM a tiré sa révérence de la scène parlementaire en 1994, c’est le cul-de-sac. Ce qui restait de la gauche sociale-démocrate du RCM (Rotrand, Fotopolos, Lavallée, Prescott, etc.) s’est intégré à Gérald Tremblay et à la droite politique en 2001 après le passage à la mairie du populiste de droite Pierre Bourque. Des doutes sur leur vision politique ? Les deux ex-maires ont déclaré clairement et publiquement que ce sont les promoteurs qui développent la ville.

Depuis le début des années 2000, il y a bien eu quelques tentatives de faire surgir un « mouvement de gauche » à Montréal. Cette stratégie réformiste, issue des cinq sommets citoyens des années 2000 (budget participatif du Plateau Mont-Royal, Charte du citoyen, stratégie d’inclusion du logement social, etc.) a été récupérée par la logique du social-libéralisme. Durant cette période, les quelques rares luttes de résistance dans certains quartiers menées par la gauche sociale ont tout juste limité les pires dégâts face au rouleau compresseur des promoteurs immobiliers.

Dénouement en 2013 : les progressistes ont voté pour le « moins pire », en rangs dispersés, lorsqu’ils et elles y sont allés. La gauche s’est sans doute réfugiée en majeure partie à Projet Montréal. Ce dernier a doublé son nombre d’élu·e·s, mais... avec le même 25 % des voix qu’en 2009. Bref, vingt ans après l’effondrement du RCM, la gauche montréalaise a tout juste sauvé quelques meubles au dernier scrutin.

Le « cas » Projet Montréal

Projet Montréal a des élu·e·s de gauche, mais est-il de gauche [2] ? Ce parti a été fondé sur un paradoxe qui lui reste collé à la peau dix ans plus tard. Créé autour de Richard Bergeron, Projet Montréal a ratissé large grâce à une stratégie ni–ni : ni de gauche ni de droite. Une base militante progressiste active, pas très nombreuse et concentrée dans quelques rares arrondissements donne parfois l’image du parti de gauche. À ce sujet, Anne Latendresse, professeure à l’UQAM qui suit de près la scène municipale, affirme que Projet Montréal est incapable « de sortir de certains créneaux spécifiques, certes importants pour la classe moyenne, pour se tourner davantage vers l’ensemble des ménages [3] ». En clair, les enjeux liés aux inégalités sociales ne sont pas une priorité. Les « experts » tels Richard Bergeron dominent le parti. Bref, le paradoxe ne peut que nuire à une cohérence sociale-démocrate à Projet Montréal.

Résultat final : une droite politique majoritaire, mais un peu plus éclatée et une opposition parlementaire plus regroupée. Mais à 42 % de participation générale, c’est le « parti abstentionniste » qui remporte l’élection de 2013. Blague à part, ce vide est un indice sérieux qui rappelle que le champ politique doit être régénéré.

Posons ce défi comme inédit et insérons-le dans la guerre de concurrence que se livrent les villes depuis vingt ans avec comme base le tourisme d’affaires et de consommation. En gros, cela veut dire créer des centres-villes « élargis » habités par des populations solvables. Embourgeoiser les quartiers, se débarrasser des pauvres, voilà la guerre larvée que mène le capitalisme immobilier à Montréal. Voilà pourquoi le monde des affaires voulait s’assurer que la droite politique maintienne son hégémonie. Ironiquement, Projet Montréal a capté les arrondissements stratégiques (Plateau Mont-Royal, Sud-Ouest, Rosemont/Petite-Patrie, Ville-Marie) où Coderre est totalement absent. La question se pose : y aura-t-il une gauche à Projet Montréal pour affirmer une autre perspective que le néolibéralisme, et ce, dans une conjoncture où crise mondiale, dégradation écologique accélérée et résurgence des antagonismes de classe refont surface plus clairement dans le monde occidental ? Montréal n’y échappe pas, le capitalisme immobilier ravage les quartiers (spéculation immobilière, hausse faramineuse des loyers, envahissement de l’auto, etc.).

À qui la ville ?

Dans ce contexte un peu plus exacerbé, la gauche de Projet Montréal est confrontée dès maintenant à des choix difficiles.

En théorie, la gauche extra-parlementaire, militante anticapitaliste ou sur le point de le devenir, voit s’élargir l’espace de pressions possibles. Parmi les courants libertaires – « villes en transition », décroissance, et autres écosocialistes et marxistes –, il existe un certain consensus sur l’importance de la poursuite des luttes de terrain et/ou de créer des pôles alternatifs par l’action directe, la désobéissance civile, l’auto-organisation et l’autogestion.

Une portion de cette gauche anticapitaliste liée idéologiquement à Québec solidaire mise « peut-être » sur la consolidation d’un pôle de gauche à Projet Montréal. L’autre composante a déjà rompu avec le système politique existant. Elle s’appuie sur les assemblées autonomes de quartier, les luttes d’appropriation de terrains ou de bâtiments [4], la création de lieux alternatifs, sans oublier les pressions directes et la confrontation avec le pouvoir politique.

Bref, « À qui la ville ? », apparu avant et durant la campagne électorale sur les murs de plusieurs quartiers, pourrait devenir l’idée phare, le code de convergence dans les luttes sociales entre les gauches sociales réformiste et radicale/anticapitaliste. Si cette perspective, déjà perceptible sur le terrain, s’intensifiait et s’enracinait, les contours d’un véritable « Front politique de gauche », en rupture avec la domination, pourraient émerger.

Conscientisation citoyenne, politisation des enjeux, lutte à la marchandisation, l’avenir de la gauche et de la ville en somme. C’est dans la rue que ça se passera et non dans des élections spectacles. C’est la meilleure leçon qu’on peut tirer des résultats de 2013.


[1Michel David, « La bonne vieille politique », Le Devoir, 4 novembre 2013.

[2Lire la réflexion intéressante de Marc Bonhomme, « Contre les partis réactionnaires, un front de gauche », marcbonhomme.com, 19 août 2013.

[3Anne Latendresse, « Montréal, un chantier pour la gauche », Revue Relations, no 768, novembre 2013.

[4Voir à ce sujet Marcel Sévigny et Marco Silvestro, « Le Centre social autogéré de Pointe-Saint-Charles », À bâbord !, no 50, été 2013.

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