L’Internet libre

Un acquis bien fragile

On a souvent l’impression que le réseau Internet est inattaquable par les gouvernements. Global et évanescent, il permettrait aux dissident·e·s et aux pirates de tout acabit de déplacer leurs pénates ailleurs pour éviter la répression ou de bricoler un nouveau bidule pour contourner une législation encombrante. Le terme en vogue de cloud computing a un caractère idéologique qui renforce cette idée préconçue : nos données seraient stockées dans un nuage insaisissable... Rien n’est plus faux, elles se trouvent sur un serveur, sur le sol d’un pays, quelque part. Et plusieurs de ces pays sont déterminés à accroître leur emprise sur Internet.

En octobre dernier, l’ONG états-unienne Freedom House a publié son rapport annuel Freedom on the net 2013, dans lequel est analysée, sur plus de 800 pages, l’évolution des libertés sur Internet dans 60 pays (malheu­reusement, le Canada n’en fait pas partie). Freedom House conclut que pour la troisième année consécutive, globalement, les libertés reculent sur Internet. En effet, 34 des 60 pays étudiés ont connu une trajectoire négative depuis 2012, alors que 16 ont connu une trajectoire positive.Concrètement, comment ces libertés sont-elles attaquées ? Le rapport identifie plusieurs manières :

• La mise en place de mécanismes permettant de filtrer l’information considérée indésirable. Bien qu’une large part de la censure vise la pornographie juvénile, le jeu illégal ou l’incitation à la violence, de plus en plus de gouvernements ciblent aussi des informations reliées aux droits de la personne ou à des questions politiques controversées. La Chine, l’Iran et l’Arabie saoudite remportent la palme dans cette catégorie. Il arrive également qu’on force la fermeture de pages ou le retrait de contenu controversé. En Russie, des blogueuses et blogueurs se sont vus menacés de perdre leur emploi ou d’être renvoyés de leur université s’ils ne supprimaient pas certains commentaires.

• Les attaques à l’endroit de dissident·e·s. Celles-ci peuvent être numériques (lors de la dernière campagne électorale au Vénézuéla, par exemple, des médias indépendants ont été l’objet d’attaques par déni de service – distributed denial of service attack, ou DDoS –, par lesquels on inonde les sites de requêtes pour les rendre inopérants ; mais aussi physiques : en Syrie, 20 journalistes en ligne ont été assassiné·e·s au cours de la dernière année, alors qu’en Égypte, plusieurs administrateurs de pages Facebook ont été kidnappés et battus sous le régime Morsi).

• De nouvelles lois limitant la liberté d’expression en ligne sur des sujets de nature sociale, politique ou religieuse. Ces lois ont l’avantage d’être plus subtiles aux yeux du public que le blocage complet de sites, mais l’arrestation d’usagers et usagères pour des publications sur un blogue ou un média social a néanmoins un fort effet dissuasif sur l’ensemble des citoyen·ne·s.

• La hausse du nombre de commentateurs payés par les gouvernements, qu’on a retrouvés dans 22 des 60 pays étudiés. On les engage pour discréditer les opposant·e·s au régime, diffuser de la propagande et manipuler les discussions en ligne. On utilise surtout cette méthode lors d’élections ou de grandes manifestations de rue.

• La surveillance des activités en ligne est en hausse dans les deux tiers des pays étudiés. On le sait, les révélations d’Edward Snowden ont montré l’étendue des activités de surveillance par les États-Unis (National Security Agency, ou NSA), la Grande-Bretagne (Government Communications Headquarters, ou GCHQ) et le Canada (Centre de la sécurité des télécom-munications Canada, ou CSTC).

• Le blocage pur et simple de médias sociaux, tels que YouTube, Twitter et Facebook ; 19 des 60 pays étudiés empêchent l’accès à au moins une plateforme à leurs citoyennes et citoyens. Plusieurs travaillent également au blocage de pages individuelles.

• Le renforcement de la législation contre les intermédiaires, tels que les fournisseurs d’accès à Internet, les hébergeurs de site, les modérateurs de forum, les moteurs de recherche, etc. En Chine, des entreprises privées se chargent d’effacer des millions de messages par année de manière « volontaire ».

• Enfin, dans les moments les plus critiques, il arrive que des gouvernements suppriment carrément l’accès à Internet d’une ville, d’une région ou d’un pays entier. On sait que le régime Moubarak, en Égypte, l’avait fait en janvier 2011. La Syrie y a eu recours plusieurs fois dans la dernière année. En Chine et en Inde, il arrive qu’on rende l’envoi de textos impossibles dans certaines régions lors de manifestations et émeutes.

Des raisons d’espérer

Tout n’est pas sombre cependant. Le rapport souligne que l’activisme croissant pour la défense des libertés d’expression sur Internet est l’une des tendances majeures de la dernière année. On remarque également l’usage de plus en plus efficace du réseau par d’autres mouvements, qui parviennent parfois à faire reculer un gou­vernement, faire réviser une loi ou forcer la tenue de débats avec l’aide d’Internet, même dans des pays aussi autoritaires que la Chine, l’Arabie saoudite et le Bahreïn.

Ces derniers mois, dans la foulée des révélations d’Edward Snowden sur les activités de la NSA, on a pu constater qu’un grand nombre de citoyens et citoyennes s’éduquent sur le fonctionnement concret du réseau Internet et prennent conscience de sa fragilité sur le plan des libertés qu’il permet. Dans le cas du Brésil, cette prise de conscience s’est propagée jusqu’aux plus hautes sphères du gouvernement, notamment lorsque la présidente Dilma Rousseff a appris que ses propres courriels étaient lus par la NSA. Les réactions furent diplomatiques (Rousseff a reporté pour une période indéterminée un important dîner d’État avec Barack Obama et a été très critique à l’endroit des États-Unis à l’Assemblée générale des Nations unies de septembre dernier), mais aussi plus concrètes. Le Brésil a annoncé des mesures visant à accroître l’indépendance numérique du pays face aux États-Unis, notamment en incitant les réseaux socio-numériques à stocker l’information des utilisatrices et utilisateurs brésiliens sur des serveurs installés sur son territoire [1].

Même si elle découle d’une bonne intention, cette approche a été critiquée en ce qu’elle pourrait « balkaniser » le web et donc, paradoxalement, accroître l’emprise des gouvernements nationaux sur l’usage du web par leurs citoyen·ne·s, en plus d’être difficile à réaliser sur le plan technique [2]. C’est davantage par l’établissement de standards globaux de protections des libertés individuelles sur le Net que nous pourrons nous protéger de ces attaques croissantes.

Plusieurs ouvrages parus dernièrement étudient les menaces à l’endroit du réseau Internet et méritent notre attention :

• Rebecca MacKinnon, Consent of the Networked – The Worldwide Struggle for Internet Freedom, Basic Books, 2012.

• Julian Assange, Jacob Appelbaum, Andy Müller-Maguhn et Jérémie Zimmerman, Cypherpunks – Freedom and the Future of the Internet, O/R Books, 2012.

• Robert W. McChesney, Digital Disconnect – How Capitalism is Turning the Internet against Democracy, The New Press, 2013.

ARTICLE ÉCRIT PAR

NOTES

[1] « Brazil plans online independence, and calls off president’s US trip », america.aljazeera.com, 17 septembre 2013.

[2] Birgitta Jónsdóttir, « Brazil’s radical move against the NSA », america.aljazaeera.com, 19 septembre 2013.

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