Accueil du site > No 52 - déc. 2013 / janv. 2014 > Une contestation magistrale

Carré rouge sur fond noir

Une contestation magistrale

Paul Beaucage

Au début de l’année 2012, les associations étudiantes de nombreux cégeps et universités québécois ont déclenché une grève générale illimitée afin de contester les hausses des droits de scolarité que leur avait unilatéralement imposées le gouvernement libéral de Jean Charest. Désireux de traduire le point de vue des étudiantes et étudiants revendicateurs faisant partie de la CLASSE par rapport à la décision catégorique du gouvernement du Québec, les jeunes cinéastes Hugo Samson et Santiago Bertolino ont uni leurs efforts pour réaliser un documentaire sociopolitique significatif qui s’intitule Carré rouge sur fond noir (2013).

Dans cette œuvre indéniablement militante, ils ont suivi de très près, durant plusieurs mois, les membres de la Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) de manière à restituer le plus fidèlement possible les courants qui animaient cette organisation étudiante. Cela dit, signalons que les deux documentaristes avaient auparavant acquis une certaine expérience du cinéma de la remise en question de l’ordre établi. En effet, Santiago Bertolino a souvent réalisé ou coréalisé des films engagés depuis le début des années 2000, comme en témoignent ses courts métrages pluridisciplinaires : Les illusions du libre-échange (CO Sylvain Bédard ; 2001), La saga du déménagement du casino de Montréal (5 épisodes de la série ; 2005-2006) et Actualité citoyenne (4 épisodes de la série ; 2008-2009). Quant à Hugo Samson, il a coscénarisé et monté le documentaire iconoclaste de François Gourd Fernando Arrabal – Grand Rectum, Université de Foulosophie (2013). La proximité de vues idéologique de Samson et Bertolino les a naturellement incités à former un tandem pour actualiser ce long métrage portant sur le Printemps érable.

Au cœur d’une organisation étudiante

Le cinéma militant a acquis ses « lettres de noblesse », en Occident, durant les années 1960 et 1970, alors que de jeunes cinéastes cherchaient à appuyer la contestation sociale qui se faisait dans les rues pour réclamer des changements sociopolitiques majeurs. Évidemment, dans un tel contexte, la quête d’une vérité politique fondamentale, par les réalisatrices et réalisateurs concernés, prenait le pas sur des considérations d’ordre purement esthétique. Soucieux d’inscrire Carré rouge sur fond noir dans cette lignée, Santiago Bertolino et Hugo Samson ont profité de l’ouverture d’esprit des repré­sentant·e·s de la CLASSE envers leur projet pour filmer ce mouvement de l’intérieur. Cumulant les fonctions de recherchistes et d’opérateurs avec celles de coréalisateurs, ils tentent de donner une dimension des plus concrètes à la représentation de la CLASSE. De fait, ils savent appréhender la dialectique qui existe entre les différents membres de l’association, toutes opinions politiques confondues. En outre, ils s’intéressent beaucoup à la façon dont les dirigeant·e·s cherchent à planifier leurs actions, à mobiliser les forces vives de leur organisation. Cependant, les documentaristes ne négligent pas de traduire les résultats du travail de ceux-là à travers des images et des sons éminemment révélateurs. Comme le titre de leur film le suggère, Samson et Bertolino s’efforcent de nous montrer la vigueur exceptionnelle du mouvement étudiant, dans une atmosphère de pessimisme ambiant, laissant entendre que la contestation estudiantine revêt un vif éclat, qui rompt radicalement avec la sombre passivité socio­politique dont nous avons été témoins au Québec au cours des dernières années.

Un style très vivant

Sur le plan grammatical, les coréalisateurs privilégient les cadrages serrés, les plans longs et la caméra à l’épaule pour traduire le caractère imprévisible des confrontations ou des rassemblements auxquels on assiste. Cependant, ils varient parfois avec audace leurs prises de vue, comme en témoignent le choix de plans larges opportuns et le recours occasionnel aux figures complémentaires de la plongée et de la contre-plongée. Dans cette perspective, on appréciera le style direct, réaliste, syncopé adopté par Samson et Bertolino lorsqu’ils nous montrent des discussions animées entre les membres de la CLASSE ainsi que des affrontements entre les manifestantes et manifestants et les forces policières. Refusant toute forme de mise en valeur des sujets filmés, les réalisateurs les dépeignent lorsqu’ils et elles se fondent dans la masse ou ressortent de celle-ci à travers l’affirmation de leurs identités respectives. Plutôt que de demeurer à l’écart des manifestations, les documentaristes ont choisi de se plonger dans le vif de l’action, sans craindre de subir les conséquences de leurs gestes. Dans cet esprit, un des plus solides passages du film touche au « piquetage » que les étudiant·e·s ont effectué devant le cégep de Saint-Laurent durant le deuxième mois de grève afin d’empêcher les employé·e·s d’entrer dans cet établissement. Plutôt que de focaliser leur attention exclusivement sur les étudiant·e·s, les coréalisateurs mettent en lumière des points de vue contrastés au sein du personnel enseignant face à cette contestation. Ainsi, on pourra voir un professeur exprimer sa désapprobation patente par rapport à la décision de la direction dudit cégep consistant à demander aux policiers de déloger les étudiants et étudiantes de l’entrée du bâtiment scolaire. Cela dit, le point culminant de cette séquence nous dévoilera comment les policiers – constatant qu’ils sont beaucoup moins nombreux que les manifestant·e·s qui se trouvent en face d’eux – décideront soudainement de battre en retraite plutôt que de les arrêter. Dans ces circonstances, on sera sensible à l’opposition que les coréalisateurs tracent entre le caractère bien organisé, pondéré du « piquet de grève » tenu par les étudiant·e·s et le caractère improvisé, maladroit de la tentative d’intervention des forces policières.

L’importance de l’image médiatique et la critique des médias

Malgré d’inévitables impairs, il faut reconnaître que les chefs de file de la CLASSE réussissent fréquemment à se montrer probants en termes de relations publiques. De façon générale, ils révèlent aux représentants des médias et au grand public qu’ils et elles peuvent faire un front commun avec des associations étudiantes réputées moins militantes que la leur. Sur un plan particulier, il importe de souligner l’habileté que déploie Gabriel Nadeau-Dubois, le porte-parole le plus connu de la CLASSE, lorsqu’il doit s’adresser aux reporters suite à la désolante émeute qui a eu lieu à Victoriaville le 4 mai 2012. En effet, il ne souhaite pas entrer en contradiction avec le mandat revendicateur que lui ont confié les membres de la CLASSE, mais il ne désire pas non plus fournir un prétexte au gouvernement Charest pour rompre les négociations entreprises avec les représentantes et représentants des différentes organisations étudiantes.

De manière opportune, les deux cinéastes procèdent à une critique virulente de l’univers médiatique québécois. Pour ce faire, ils mettent en abîme le monde des médias dans la réalité plus globale de leur film. Ainsi, à travers des extraits d’émissions d’actualités bien choisis, ils nous montrent comment, malgré leur prétendue objectivité, quelques reporters réputés ont tendance à ostraciser les membres de la CLASSE. Indéniablement, la palme du reportage tendancieux portant sur le Printemps érable revient assurément au journaliste Robert Plouffe du réseau TVA. Au cours d’une conférence de presse touchant à l’impasse des négociations (le 31 mai 2012), cet homme réussit à « faire admettre » à la ministre de l’Éducation et vice-première ministre, Michelle Courchesne, qu’à la fin de l’entretien qu’elle a eu avec les porte-parole des associations étudiantes, un des représentants de la CLASSE l’aurait menacée de lui « arranger » son Grand Prix si le gouvernement ne se pliait pas aux demandes insistantes de gel des droits de scolarité formulées par les délégué·e·s des associations étudiantes. De façon prévisible, quelques médias s’emparent de l’histoire et la montent en épingle dans le but de faire mal paraître la CLASSE. Il n’en faut pas davantage pour que ce qui ne constitue qu’un épiphénomène devienne subitement une nouvelle de première importance, que s’empressent de diffuser différents réseaux d’informations.

Peu de temps avant la diffusion cinématographique de Carré rouge sur fond noir, on a présenté une version écourtée du documentaire au réseau Télé-Québec. Ce nouveau montage du film de Samson et Bertolino s’intitule simplement Carré rouge. Certes, on peut se réjouir que la direction du réseau public québécois ait choisi de diffuser une œuvre contestataire à une heure de grande écoute – c’était le lundi 26 août, à 21 h. Toutefois, il faut déplorer qu’on ait amputé celle-ci de près du quart de sa durée originale. Il en résulte que la version télévisuelle du film s’avère nettement moins nuancée, pénétrante et percutante que le long métrage intégral. Somme toute, il faut souhaiter ardemment que la direction d’une chaîne de télévision généraliste ou spécialisée ait bientôt le courage de diffuser l’œuvre originale et que les distributeurs du documentaire respecteront son intégralité lorsqu’ils le rendront disponible en format DVD.

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